L’école algérienne forme les machos de demain

L’école algérienne forme les machos de demain

Alors que l’année scolaire tire à sa fin, une enseignante s’insurge contre le sexisme à l’école algérienne. Elle pointe du doigt les nombreux clichés sexistes présents dans les manuels scolaires. 

Dans cette tribune, Sarah Lamari, enseignante et titulaire d’une licence en littérature française, explique comment l’école algérienne forme les machos demain :

« Le manuel scolaire est considéré en XIXè siècle comme un ouvrage didactique, maniable, qui rassemble les connaissances d’un programme scolaire. Son apparition coïncide avec l’invention de la presse à imprimer en 1454. Ce n’est qu’en 1470 qu’est publié le premier manuel scolaire français. Selon Alain Choppin, un manuel scolaire comprend des exercices accompagnés de consignes pédagogiques et des indications de lecture. Un point de vue défendu par des chercheurs Eric Buillard et Pierre Moeglin.

Un contenu savamment étudié

Les manuels scolaires sont aujourd’hui plus attractifs, organisés en chapitres et illustrés. Achetés par les élèves ou prêtés par les établissements scolaires, ils recouvrent des matières générales ou spécialisées dans les différents paliers (le primaire, le moyen ou le lycée).

La structure du manuel se présente de sorte que l’élève évolue d’une façon aisée en sachant ce qu’il va réaliser comme activités. Divisé en projets et chaque projet en séquences, le manuel met à disposition des élèves des informations et des moyens de les traiter afin de pouvoir les approprier et les réinvestir.

Le contenu de ces manuels scolaires n’est pas anodin ou le fruit du hasard. Car ces manuels ont été élaborés en objets et en sources de la recherche en sciences sociales, politiques et culturels. L’usage des mots, de leur nombre dans une page, la cohérence des textes, le choix et la position des illustrations sont ainsi minutieusement étudiés selon l’éthique et la morale de la société algérienne.

L’Algérie des manuels scolaires dépeint une société rigoureusement organisée. Chacun a sa place et ces places ne sont pas interchangeables. Sommairement, dans les manuels scolaires algériens, l’homme est au travail, la femme aux fourneaux et les enfants à l’école. Ces représentations stéréotypées, notamment sur la femme algérienne, y figurent sous différentes formes.

Dans cette étude, nous allons démontrer comment ces clichés sexistes sont reproduits et véhiculés à l’école algérienne. Nous allons mettre en évidence les mécanismes utilisés à l’école pour reproduire les ressorts de la société patriarcale dans laquelle nous vivons. Pour cela, nous allons étudier comment la gent féminine est représentée dans les manuels de lecture des trois paliers : primaire, moyen et lycée, en Algérie.

Maman poule

Commençons par la définition de la femme. Chacun possède sa propre représentation, sa propre image. On entend souvent dire que « La femme est le complément de l’homme ». On entend aussi que : « sans la femme, l’aurore et le soir de la vie seraient sans secours et son midi sans plaisirs ». On dit encore que : « si la non-violence est la loi de l’humanité, l’avenir appartient aux femmes ».

La femme c’est celle qui reste à la maison et fait le ménage. Anouar, 10 ans.

Des penseurs et des écrivains ont fait de la femme le principal sujet de leurs écrits avec chacun sa vision de cet être déroutant dans toute sa splendeur. Mais qu’en est-il des enfants ? Quelle est leur conception ?

On est parti sur le terrain et on a pu interroger quelques élèves de l’école primaire Ibn Khaldoune, à Ouled Yaich, dans la région de Blida. Qu’est-ce que le terme « femme » leur inspire ? Voici leur réponse :

Pour Anouar, 10 ans, la femme c’est celle qui « fait le ménage et reste à la maison. Elle fait le ftour à ses enfants et ne travaille pas. »

De son côté, Aicha, 10 ans, affirme que la « femme travaille à la maison. Elle doit faire les courses, faire à manger, laver les vêtements de toute la famille. »

Maroua, 9 ans, pense, quant à elle, que la « femme travaille pour avoir de l’argent et nourrir ses enfants. Elle est forte et a du courage ».

La femme est une héroïne. Maya, 8 ans

Pour Lina, 9 ans, « la femme est le contraire de l’homme. Elle prépare les repas mais elle conduit aussi pour l’emmener à la piscine. »

Amani, 8 ans, dit, de son côté, que « la femme est jolie et c’est pour cela qu’on célèbre la fête des femmes. »

Interrogée par nos soins, Maya, 8 ans, dit que « la femme fait la vaisselle et élève ses enfants. Elle travaille et fait du sport et voyage beaucoup. C’est une héroïne. »

Enfin, lorsqu’on a demandé à Darine, 9 ans, ce que le terme « femme » pouvait lui inspirer, elle nous a dit : « Maman. Maman est gentille, elle m’aide à faire nos devoirs, elle m’emmène à l’école et au parc pour m’amuser. »

Comment l’entourage de l’enfant influence sa vision de la femme

A partir de ces témoignages, on peut remarquer les divergences d’opinion de ces petits anges qui nous rapportent finalement la réalité qui les entoure. Prenons l’exemple de Maroua, orpheline de père, aviateur disparu, c’est donc sa mère qui doit prendre en charge sa petite famille et subvenir à leurs besoins. Pour Anouar, petit macho formé par la famille, l’école et la société algériennes, l’idée que la femme travaille ne lui traverse même pas l’esprit. Et lorsqu’on convoque sa mère à l’école c’est toujours le père (barbu) qui vient à sa place, on n’a jamais rencontré la mère de l’élève.

La maman de Maya est avocate, elle est sur tous les fronts ; elle voyage deux à trois fois par an. Malgré ses responsabilités professionnelles, elle est toujours présente pour ses filles (Maya et sa sœur). On comprend donc pourquoi Maya la qualifie d' »héroïne ». L’adorable Darine a immédiatement pensé à sa mère quand on lui a demandé ce que représentait la femme pour elle. Fille cadette d’une lignée de frères et sœurs, elle est un peu la petite chouchoute à sa maman. Cette maman est toujours au petit soin, à gâter sa petite dernière.

Nous voyons ici combien l’environnement dans lequel grandit l’enfant a un impact considérable sur sa vision de la vie familiale en général et sur la vision de la femme en particulier. Le milieu dans lequel évolue l’enfant influe aussi sur son propre avenir.

Encore aujourd’hui, le champ lexical des enfants au sujet de la femme est dans la plupart des cas réduit au foyer familial : la maison, le ménage, les repas, les courses etc.

Quelle place pour la femme dans les manuels scolaires ?

école algérienne sexisme
Dans les manuels scolaires algériens, les hommes et les femmes ont des rôles pré-déterminés.

 

Etant enseignante de français au cycle primaire, je pense que non seulement l’entourage de l’apprenant joue un rôle primordial dans sa représentation des choses et des personnes. Mais aussi, avouons-le, les manuels scolaires reflètent une image assez traditionnelle de la femme. Dans ces livres scolaires, les femmes sont illustrées ou décrites toujours au même endroit. A savoir, la maison familiale.

En effet, dans les manuels scolaires algériens, on octroie à première vue à la femme des rôles secondaires. Elle est le plus souvent à la maison, plus précisément à la cuisine ou dans le jardin à l’image de la femme traditionnelle. On ne les voit très peu, voire quasiment pas sur leur lieu de travail. En plus clair, ces manuels font croire aux élèves que la femme est vouée aux tâches ménagères exclusivement. Tandis que le papa (l’homme) emmène sa fille au parc, ou son fils à la plage mais sans la maman (la femme). Celle-ci est surement à la maison en train de préparer le déjeuner ou le dîner et d’attendre leur retour.

Les livres scolaires, une caricature de la réalité

école algérienne sexisme
Dans les manuels scolaires algériens, la femme est rarement loin de la cuisine. Une caricature de la réalité.

 

Outre la répartition traditionnelle des rôles entre le père et la mère, l’étude met en avant le fait que les manuels scolaires exacerbent les différences entre les garçons et les filles. On parle du garçon à l’école, en train de faire des courses ou de bricoler, alors que la fille, après l’école, est là à aider sa mère à faire le ménage et la cuisine, et à s’occuper des plus petits. L’image du sexisme consacré dans les manuels scolaires, qui décrivent hommes et femmes dans des fonctions stéréotypes, ne reflète pas la diversité des rôles. Le fait de nier la réalité sociale et historique, dans sa complexité et sa diversité, aboutit à une représentation caricaturale et unilatérale des images et des rôles masculins et féminins. Le sexisme est également dans le fait que les manuels scolaires se bornent à exposer une situation existante sans la critiquer ou sans présenter d’alternative.

Certes, on relève quelques illustrations qui montrent la femme sous un nouvel angle. Sur certaines images de ces manuels scolaires, elle apparaît en tant que maîtresse d’école ou au volant d’une voiture, mais rien de plus. A force de limiter la représentation des femmes à certaines actions (tâches ménagères) ou de la cantonner à un seul rôle, celui de mère, les manuels scolaires déforment un peu plus le regard de l’enfant sur la gent féminine. Et, par là même, forment les machos de demain.

Néanmoins l’espoir est présent quand on entend dire par la bouche des enfants que la femme voyage, conduit et travaille. Un petit espoir.

Sarah Lamari

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