Journal d’une (céli)battante : La fille de la putain

Journal d’une (céli)battante : La fille de la putain

Les tribulations de Kenza, une Algérienne de 30 ans, qui cherche l’amour envers et contre tous.

Précédemment : Khouya El Madani

Depuis que je suis au chômage, j’ai tout mon temps et je le passe essentiellement à conseiller Asma dans ses derniers préparatifs. Comme une témoin officieuse. Ha oui, je ne t’ai pas dit, cher journal, mais Asma et moi, nous avons fini par nous réconcilier. Le rapprochement s’est produit sur Facebook. D’abord des messages par-ci, par-là. Puis des discussions à bâton rompu. On parle mariage, mariage et encore mariage. On a jamais évoqué le sujet qui nous a séparées – comme jamais – pendant plusieurs semaines. Comme si on avait jeté un voile sur notre dispute au salon de coiffure.

“La3rossa”

Hier, c’était le hammam de La3rossa. Depuis quelques jours, Asma ne s’appelle plus Asma. Mais “La3rossa”. Avec les filles, on reste les dernières irréductibles à l’appeler par son prénom. J’ai toujours trouvé ça bizarre que les futurs époux perdent leur prénom à l’approche de leur mariage.

Elle avait choisi le plus ancien hammam de la ville. C’était une journée pluvieuse, de celle qui donne envie de rester sous la couette – j’ai développé un amour inconditionnel pour ma couette depuis que je suis au chômage – ou de se faire chouchouter dans les vapeurs d’un bain traditionnel. On est rentré dans le hammam en file indienne : à la tête du peloton, Asma escortée par sa mère et l’une de ses tantes, la deuxième vague était composée des mères – dont faisait partie la mienne – en queue de peloton la bande de filles et ma cousine qui assistait à son premier “hammam de la mariée”. Elle avait les yeux écarquillés d’une immigrée qui découvre ce rituel pour la première fois. Des youyous, des embrassades. La patronne, d’humeur festive, avait carrément sorti la derbouka !

La mère de Asma n’avait pas fait dans la demi-mesure. L’espace avait été privatisé et sa fille trônait au milieu de la pièce comme une véritable princesse. Nous étions en train de cajoler Asma à l’aide d’un savon syrien – “un miracle de la nature qui adoucit la peau comme aucun autre”, aime à répéter ma mère –  lorsque je me suis rendue compte de l’absence de Faten.

Seins nus et yeux embués, je suis partie à sa recherche. J’ai traversé la grande salle et des groupes de femmes de tous âges, elle n’y était pas. Dans les douches individuelles, pas de trace de Faten non plus. C’est dans un recoin du hammam, seule et recroquevillée sur elle-même que je l’ai trouvée. Elle pleurait.

Je connais Faten depuis une vingtaine d’années et, tout ce temps, je ne l’ai jamais vue pleurer. Même pas le jour où on a retrouvé la carcasse de son chat décapité, qui avait été vulgairement écrasé par un chauffard, ni même lorsque Azzedine, son premier amour secret, avait refusé ses avances. Pas une seule fois. J’en étais venue à croire que, contrairement aux miens, les yeux de Faten étaient aussi secs que le désert algérien.

Violée…

Elle a bien tenté de faire passer ses larmes pour de la transpiration. Son regard rougi la trahissait. La paume de ses mains sur le visage, elle a alors essayé de me faire croire qu’elle était submergée par l’émotion du mariage de Asma. Je n’y ai pas cru une seule seconde.

“La vie est injuste”, a-t-elle fini par lâcher.

J’ai pris sa main, elle a relevé la tête et m’a dit : “Mon père n’est pas mon père”. La mère de Faten avait 16 ans quand sa propre mère – la grand-mère de Faten donc – l’a mise à la porte. “Mais pourquoi ?”, j’étais hébétée en apprenant que la mère de Faten avait été reniée par sa famille.

Après un long silence, dérangé par le brouhaha des invités de Asma, Faten a fini par tout raconter :

“Ma mère a été violée par son père. Elle ne m’a jamais dit combien de temps ce calvaire a duré, si c’était depuis l’enfance ou à partir de son adolescence. Je sais qu’elle était terrorisée chaque fois que sa mère s’absentait et la laissait seule avec lui, chaque soir elle ne pouvait pas faire l’œil de la nuit. Elle s’est demandé si sa mère savait, toujours est-il qu’un jour ma mère a eu le courage de le dénoncer auprès de sa mère. Elle avait honte, elle avait peur mais elle ne s’attendait pas à ce que sa propre mère la mette à la porte. Entre son bourreau et elle, sa mère avait choisi l’homme de la famille.

Ma mère s’est retrouvée du jour au lendemain sans toit, sans argent et sans famille. Elle n’avait nulle part où aller. Elle a toqué aux portes de ses amies mais tous lui ont tourné le dos. Elle était devenue la catin du quartier. Tu sais très bien ce qu’on pense des filles dont les parents les jettent à la rue, ce sont forcément des mauvaises filles.

Alors ma mère s’est retrouvée sur le trottoir à mendier. Elle s’était fabriqué une maison de fortune avec des bouts de carton mais, un soir, des hommes ivres lui ont saccagé son refuge. Elle s’est exilée dans la vieille ville et s’est caché dans une bâtisse en ruine. La villa n’avait ni plafond, ni fenêtre, le carrelage avait été arraché et des pans de murs menaçaient de s’écrouler. Elle a vécu des années là-dedans. Elle a fait le tour du quartier pour proposer ses services : cuisine, ménage, garde d’enfant… Personne ne faisait confiance à une fille célibataire. Sa mauvaise réputation la devançait à chaque fois qu’elle tentait d’approcher une famille.

… Abandonnée

Pour survivre, ma mère a vendu son corps. Je ne sais pas combien de temps elle s’est prostituée, ni exactement comment ça a eu lieu. Je sais seulement qu’un client s’était entiché d’elle. Il venait quasiment tous les jours la voir, elle a cru à de l’amour. Le jour où elle lui a annoncé qu’elle était enceinte, il a battu à l’en faire saigner, en lui donnant de grands coups de poing dans le ventre. Elle ne l’a plus jamais revu. Mon père, c’est lui.”

J’ai enlacé Faten et l’ai serrée très fort. J’étais médusée. Comment avais-je pu ne pas remarquer une telle souffrance ? Observer les séquelles du drame de la mère de Faten sur sa fille ? Que derrière ce comportement si dur envers les hommes se cachait la haine d’une fille pour son géniteur ?

“Ma mère s’est battu toute sa vie pour que jamais on ne m’appelle la “fille d’une putain” et elle y est arrivée ! Et cela surtout grâce à une vieille dame que j’ai à peine connue. Elle s’appelle Malika. C’est elle qui a sauvé ma mère de la rue alors qu’elle était enceinte de sept mois. Elle l’a aidé à se reconstruire, à me faire des papiers et me donner une identité. Malika a pansé nos plaies jusqu’à sa mort.

Mon père, Rafik, celui que tu connais, est l’un des petits-fils de Malika. Il a eu le coup de foudre pour ma mère au premier regard. Rafik sait tout de l’histoire de ma mère et il l’a acceptée. Il lui a même proposé, le jour où il lui a demandé sa main, de rencontrer sa famille. Elle a refusé de revoir ses parents. Ma mère m’a dit un jour que de toutes ses blessures celle dont elle ne se remettra jamais c’est l’abandon de sa mère.

Ma mère a eu droit à un petit mariage. Pas de hammam de La3rossa, pas de cortège. Ils ont déménagé à des kilomètres pour fuir les démons et les cancans. C’est comme ça qu’ils ont atterri dans l’appartement, en face de celui de tes parents. Je crois qu’aujourd’hui, si elle n’est pas heureuse, ma mère est au moins en paix avec elle-même”.

Récapitulatif :

épisode 1 « Khotba annulée »

épisode 2 « Coincée aux chiottes »

épisode 3 « Bande de filles »

épisode 4 « 47 appels »

épisode 5 « Celui qui s’invite de partout »

épisode 6 « Ménage de printemps »

épisode 7 « Proposition indécente »

épisode 8 « Crêpage de Chignon » 

épisode 9 « Un moment d’égarement #1 »

épisode 10 « Un moment d’égarement #2 » 

épisode 11 « Je voulais juste acheter des chaussures »

épisode 12 « Celle qui n’étais plus témoin« 

Episode 13 « Sa main sur mon épaule »

Episode 14 : Mon intime alliée

*Le journal de la (céli)battante est un feuilleton où se mêlent fiction et réalité. Inty a créé le personnage de Kenza. En revanche, ces histoires sont basées sur des faits réels, inspirés de la vie de plusieurs Algériennes qui ont accepté de se confier.

 

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