Journal d’une (céli)battante : Crêpage de chignon

Journal d’une (céli)battante : Crêpage de chignon

Les tribulations de Kenza, une Algérienne de 30 ans, qui cherche l’amour envers et contre tous.

Précédemment : “Proposition indécente”

Tu dois te demander où je suis passée tout ce temps, cher journal. J’ai pensé plusieurs fois à t’écrire mais je n’en ai jamais eu la force ces derniers mois. Peu de volonté, beaucoup de honte.

J’ai encore tellement honte de moi. La honte c’est terrible, c’est un sentiment qui te ronge de l’intérieur. Si je devais définir mon état, je choisirais une chanson, celle de Stromae qui parle du “Cancer”. Je ne suis pas malade, je te rassure, mais c’est tout comme. Et j’ai l’impression que personne ne peut plus rien pour moi.

Après ma rupture avec “l’autre”, j’ai cru remonté la pente. Mais il y avait toujours ces remarques, ces commentaires pour me tirer vers le bas. Il y avait aussi “l’autre” pour me faire reculer et retomber dans les erreurs du passé.

J’ai commencé à me sentir mal à nouveau pendant l’organisation de la khotba de Asma. Le lèche-vitrine, les essayages, les aller-retour chez le tailleur, la peur et le stress de la jeune mariée. J’ai revécu tout ça à travers Asma. A chaque étape, j’étais de moins en moins patiente, de moins en moins à l’écoute. C’était comme une boule de feu qui grandissait en moi, me consumait de l’intérieur et je résistais pour ne pas exploser comme une cocotte minute.

J’ai tenu jusqu’au jour où elle est partie chez le coiffeur pour un test. Asma est précautionneuse, elle tient peut-être cette rigueur de son métier d’ingénieur. Elle aime que tout soit parfait, carré, régulé… Ce n’est pas évident en Algérie mais elle arrive toujours à ses fins grâce à de gros efforts. Elle voulait simplement que ce jour-là soit parfait. Laquelle d’entre nous ne le souhaite pas ?

Elle a longtemps feuilleté le catalogue de coiffures de la jeune mariée. Elle revenait en arrière, puis sauté trois pages pour regardait encore le début du classeur. Et elle a fini par pointé son doigt sur la photo d’un mannequin arborant un chignon haut orné d’une couronne de tresse. C’était exactement la même photo que j’avais choisie pour ma khotba. Je n’ai rien dit. Visage implacable, la chanson “Poker Face” de Lady Gaga en tête.

Jalouse

Elle est allée s’asseoir sur le fauteuil devant le miroir et moi derrière sur le canapé. J’avais le nez plongé dans des magazines vieux de cinq ans mais je l’entendais bavarder et ricaner avec le coiffeur. Ça en était venu à point où je ne supportais plus son rire. J’ai eu l’impression d’être restée des années coincée sur ce canapé à regarder des futures mariées jouer aux princesses. J’ai cru que cette séance de torture n’allait jamais finir. C’est Asma qui m’a porté le coup fatal.

Un sourire jusqu’aux oreilles, elle s’est retournée et m’a lancé : “regarde Kenza, mon chignon est mieux réussi que le tien”. C’est plus fort que nous, nous les Algérien(ne)s, on est sans cesse dans la comparaison. Mais à ce moment-là, je ne pouvais pas encaisser ce genre de pique. Je l’ai défiée du regard, j’ai pris mon sac à main et je suis partie en claquant la porte du salon de coiffure.

Tout le monde a pris mon geste pour de la jalousie. Zouzou, la famille de Asma, mes parents… même Faten ! Je te jure journal que ce n’était pas seulement ça. Oui, forcément, comment veux-tu que je sois impassible, que je soutienne Asma alors qu’elle me prend ma place ! La première d’entre nous à se marier, ça aurait dû être moi. J’ai toujours été celle qui a reçu le plus de demandes, je n’ai raté aucun mariage avec ma mère, j’avais trouvé un homme. Je croyais en avoir trouvé un.

Alors oui je suis un peu jalouse de Asma. Mais je te jure, cher journal, que mon malaise est bien plus profond. Asma est mon amie, elle l’a toujours été et le restera à mes yeux quoiqu’il advienne après ce mariage. Mais il y a un truc qui cloche. Depuis le début, son mec je ne le sens pas. Tout est trop beau, lisse, parfait… Faten a essayé de me rassurer en me disant que c’est du “Asma tout craché”, “qu’elle est née sous une bonne étoile”. Mais je n’arrive pas à m’enlever de la tête l’idée qu’elle est en train de faire une grosse connerie.

Et personne ne veut m’entendre. Zouzou ne me répond plus, Asma encore moins, mes parents me regardent comme une énergumène dont ils ne savent pas comment se débarrasser. Même Faten m’a lâchée. La fille avec qui et de qui j’ai tout appris, mon alter ego, ne me parle plus. Je l’ai appelé plusieurs fois après l’incident au salon de coiffure. En vain. J’ai sonné chez ses parents, qui ont fait mine qu’elle n’était pas à la maison. J’en mettrai ma main à couper qu’elle y était.

J’ai 30 ans, je suis célibataire et je n’ai plus d’amies. Je suis seule.

Récapitulatif :

épisode 1 « Khotba annulée »

épisode 2 « Coincée aux chiottes »

épisode 3 « Bande de filles »

épisode 4 « 47 appels »

épisode 5 « Celui qui s’invite de partout »

épisode 6 “Ménage de printemps”

*Le journal de la (céli)battante est un feuilleton où se mêlent fiction et réalité. Inty a créé le personnage de Kenza. En revanche, ces histoires sont basées sur des faits réels, inspirés de la vie de plusieurs Algériennes qui ont accepté de se confier. 

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