Faten Hayed, la journaliste qui rappelle à l’Algérie qu’elle est africaine

Faten Hayed, la journaliste qui rappelle à l’Algérie qu’elle est africaine

Faten Hayed fait partie des Algériennes à suivre. Grâce à ses enquêtes notamment sur le djihadisme, cette jeune journaliste d’El Watan Weekend a remporté cette année le CNN MultiChoice African Journalist Award. Portrait.

Il est 17h, Faten est assise dans un restaurant, elle vient à peine de finir un déjeuner frugal. Elle affiche un grand sourire mais elle est gênée de m’accueillir au beau milieu de son repas. Ces derniers temps elle n’a le temps de rien, trop de travail, c’est la course et d’autant plus depuis qu’elle a remporté le prix CNN MultiChoice African Journalist Award 2016 dans la catégorie “presse francophone”. Une des rares compétitions en Afrique à laquelle l’Algérie participe. En tout cas la récompense ne lui monte pas à la tête. La jeune femme de 34 ans est elle-même surprise de ce succès qui lui tombe dessus. “Même quand j’ai rempli le dossier je n’étais pas sûre, j’avais fait une mauvaise manipulation, j’ai envoyé un article et validé sans même vérifier !” raconte-t-elle en riant.

Gagner sans y croire

Faten n’est pas du genre à courir après les prix, il a presque fallu la forcer. “C’est Mélanie Matarese ma rédactrice en chef qui, dès 2013 m’a poussée à postuler. Je ne trouvais jamais le temps de le faire jusqu’à cette année. Et même là au départ j’avais laissé dépasser le délai mais finalement ils nous ont donné des jours supplémentaires”. A écouter, Faten c’est presque le hasard qui l’a fait gagner. En réalité, ce sont ses enquêtes menées pour El Watan Week-end et une carrière de 9 ans qui lui ont permis de représenter l’Algérie dans cette compétition internationale. “Plusieurs enquêtes sur le recrutement en prison, sur le djihadisme, sur le choix de l’Algérie comme pays pour s’entraîner. Chaque enquête que je faisais m’emmenait vers une autre. Tout s’est fait naturellement.” C’est son enquête intitulée “Algérie, ma terre de djihad” qui attire l’attention du jury de CNN MultiChoice African Journalist Award. Presque deux ans de travail pour comprendre comment des djihadistes ont choisi de mener leur combat depuis l’Algérie.

Un sujet complexe mais qui n’a jamais effrayé Faten. En effet la jeune algérienne a travaillé sur de nombreux sujets compliqués parfois dangereux tel que l’intégrisme religieux, le terrorisme ou encore la crise malienne. Le Mali, un pays qu’elle connait bien. C’était “une véritable terre d’entraînement pour moi, j’ai beaucoup appris en travaillant là-bas”, raconte Faten, jamais effrayée par de tels sujets. “Ma seule hantise à l’époque c’était mon père”, plaisante-t-elle.

Seule maghrébine 

Sa persévérance lui a permis de faire partie des 38 finalistes de cette compétition et de remporter le prix de sa catégorie. Faten Hayed ne s’en vante pas mais elle en est fière. Surtout pour les Algériens. Elle était la seule maghrébine parmi les finalistes du CNN MultiChoice African Journalist Award 2016. Le jour de la récompense elle est même allée récupérer son trophée en robe kabyle. Pas un signe politique mais l’envie d’honorer ses racines familiales et de faire plaisir à l’ami qui lui a offert cette robe avant qu’elle aille en Afrique du Sud pour la cérémonie du CNN MultiChoice African Journalist Award. C’était aussi pour elle le moyen de raconter la diversité algérienne…

“Je revendique mon africanité”

L’Algérie lui a également rendu hommage. Après sa victoire elle a reçu une énorme vague de soutien. “J’étais très émue de recevoir tous ces messages et ça m’a rendue plus forte”, se rappelle Faten, encore très touchée par les encouragements d’inconnus heureux qu’elle remporte une telle récompense. Elle est d’autant plus émue, car depuis des années elle travaille sur ce continent dont elle est passionnée. “Je revendique mon africanité”, ne cesse de marteler la jeune femme. En effet, Faten  a été influencée par le panafricanisme dès son jeune âge. La bibliothèque familiale regorgeait d’auteurs défendant la “panafricanité”. Gagner ce prix lui a permis en quelque sorte de ré-ancrer l’Algérie dans ce continent auquel, pourtant, elle appartient.

Un regret qu’a Faten, qui depuis des années tente de reconnecter le pays à ses voisins. Elle regrette que l’Afrique soit boudée. “Lors de formations, de déplacements que j’ai pu faire, je découvrais que les pays d’Afrique subsaharienne ne connaissent pas l’Algérie et beaucoup le regrettent. Ils se sont arrêtés à l’image de la Mecque des Révolutionnaires et depuis il y a une rupture de connexion. Avec mes contacts en Afrique on a créé un réseau panafricain, nous essayons de faire des rencontres et d’être au courant de tout ce qui se passe.”

On oublie que dans la population algérienne il y a des noirs

Le problème est surtout culturel et peut facilement se résoudre, d’après la journaliste d’El Watan Week-end. “Il faut identifier les valeurs algériennes pour les diffuser. On oublie que dans la population algérienne il y a des noirs, les Algériens l’oublient eux-mêmes. Même les Algériens sont discriminés. Il faut une connexion entre les pays. On est assoiffés de communication dans les autres pays africains. Il y a tellement de différences culturelles, de langue de religion qu’il y a une réelle envie de communiquer avec nous”. Son autre combat est celui qu’elle mène pour l’accueil des migrants et réfugiés subsahariens. “Notre pays a toujours été une terre d’installation (…) La migration est un sujet qui me tient à cœur car il y a beaucoup de discrimination dans notre société. Le journaliste doit expliciter toutes ces nouvelles choses, ces données”, explique Faten qui se sent investie d’une mission.

“On a l’impression qu’ils sont de plus en plus nombreux, oui peut-être mais il ne faut pas oublier que ce sont nos voisins, que l’Algérie a impacté sur l’avenir de beaucoup de pays africains. La diplomatie algérienne a été longtemps forte en Afrique et il est normal de faire valoir le droit de populations venant de pays africains.”

Femme journaliste, les limites…

Faten Hayed deviendra-t-elle une sorte d’ambassadrice de l’Algérie en Afrique ? L’expression la fait sourire, elle préfère se voir comme “une actrice dans le rapprochement des cultures”. En tout cas, elle tente tout pour informer les Algériens sur ce qui se passe dans leur pays mais aussi à leurs frontières. Et elle est prête à tout pour cela. Elle a même vécu des mésaventures dans ses déplacements. Lors d’une mission au Mali elle a enchaîné les galères. Elle me raconte – toujours avec son grand sourire qu’elle ne décroche jamais – comment elle s’est retrouvée au milieu d’une embuscade en plein conflit intermalien, ou encore sa réaction lorsqu’elle découvre un nid de chauve-souris au-dessus de son lit dans un hôtel. Ou pire l’histoire de son T-shirt collé à la peau de son dos à cause de brûlures provoquées par le soleil de plomb. Bref, Faten Hayed n’a plus rien à prouver.

J’entends encore des phrases comme : “tu te sens capable de faire ce sujet ?”

Et pourtant, malgré une motivation sans limite, Faten Hayed reconnaît qu’elle rencontre encore aujourd’hui quelques difficultés pour exercer son métier en Algérie. “C’est vrai que j’entends encore des phrases comme : “tu te sens capable de faire ce sujet ?” Bien sûr j’en suis capable ! De toute façon c’est mon métier, la question ne se pose pas”. Parce qu’elle est une femme on la voit encore comme un être fragile, on lui fait moins confiance. “A la rédaction lorsqu’on appelle, on demande souvent Fateh Hayed, on pense que je suis un homme”, explique-t-elle.

… Et les préjugés

On ne comprend pas toujours son travail, ou les contraintes que nécessite son métier. “Il est vrai qu’en Algérie on cantonne souvent les femmes aux rubriques culturelles ou société. On préfère ne pas les faire travailler de nuit”, explique-t-elle. La lutte contre ces préjugés et pour les droits de la femme est aussi son cheval de bataille. Elle a d’ailleurs été retenue par le programme Femmes d’avenir en Méditerranée de Sciences Po pour défendre la cause des Algériennes dans la région.

Peut-être que son prix et son exemple rassureront des générations de journalistes. Il aura au moins permis à Faten Hayed de rendre fière sa famille, et c’est ce qu’il l’émeut le plus aujourd’hui. “Avec ce prix j’ai eu l’impression que enfin ma famille comprenait ce que je faisais”.

Amina Boumazza

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1 Comment

  • Rachid Rezagui 27 janvier 2018 22 h 09 min

    Toujours plus-haut… Avec des larmes de fierté
    J’écris ton nom sur la lune
    Tu représentes la dignité
    Le patrimoine et la fortune

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