Faïza Guène : « Nous avons sauté un millénaire en une poignée d’années »

Faïza Guène : « Nous avons sauté un millénaire en une poignée d’années »

Faïza Guène est la plus Algériennes des romancières françaises. Auteure à succès, elle entretient un lien fort avec son pays d’origine. Rencontre.

Faïza Guène, romancière franco-algérienne, a publié son premier roman Kiffe kiffe demain à 19 ans. Aujourd’hui, âgée de 32 ans, elle vient de sortir son cinquième livre, intitulé Millenium Blues. À travers l’histoire de deux jeunes femmes, Zouzou et Carmen, Faïza Guène dresse le portrait de sa génération. Celle qui a grandi dans les années 1990. Intymag a rencontré cette auteure talentueuse, qui nous parle de ses premiers pas en littérature, de son dernier roman et de ses liens avec l’Algérie.

Propos recueillis par Maïna Marjany

Intymag : Dans Millenium Blues, vous dépeignez la génération des jeunes trentenaires français, dont l’enfance a été marquée par les années 1990 et le passage à l’an 2000. En quelques mots, comment qualifieriez-vous cette génération ?

Faïza Guène : Selon moi, c’est une génération qui a fait un peu le grand écart. Je la qualifie aussi de « génération de transition ». Notre génération a vraiment vécu entre deux époques, qui sont radicalement différentes. C’est une sensation que toutes les générations doivent avoir, mais je pense qu’elle est décuplée dans notre cas : nous avons sauté un millénaire en une poignée d’années. La communication, les relations sociales, les codes ont changé. Les autres générations ont eu un certain temps pour se construire, pour traverser les différentes époques, et je pense que nous n’avons pas eu le luxe d’avoir ce temps-là.

La soif de manger le monde est forte quand on a vécu des tragédies.

Et quel regard portez-vous sur la génération qui a le même âge en Algérie ? Pensez-vous que la décennie noire a changé la donne ?

Je serais incapable de qualifier cette génération algérienne car finalement je n’ai pas grandi en Algérie. Donc, c’est difficile de prendre de la hauteur. Cette génération a très certainement vécu cette frénésie universelle, la rapidité qui a caractérisé l’entrée dans le nouveau millénaire. Et peut-être que c’est encore plus extrême car ils sont passés de la peur, du terrorisme et de tout ce que l’Algérie a connu dans les années 1990, à une ouverture sur le monde ultra-rapide ? La soif de manger le monde est forte quand on a vécu des tragédies. Après, je n’ai pas l’expérience d’avoir grandi là-bas, même si je suis très connectée avec l’Algérie. Je suis binationale et je garde des liens importants avec mon pays d’origine : je parle la langue, j’y suis allé très souvent, j’ai beaucoup de famille là-bas, je suis très connectée, mais je ne me sens pas légitime pour donner une analyse sur la jeunesse algérienne.

Mais je mets toujours un peu de moi dans tous les personnages, et parfois ce n’est pas toujours ceux qu’on attend !

Dans Millenium blues, on suit Zouzou qui passe de l’adolescence à la maternité. Ce roman raconte-t-il en filigrane votre propre évolution ?

Ce ne sont pas du tout les mêmes événements, puisque ce n’est pas un roman autobiographique. Mais j’ai voulu mobilisé mes propres sensations, mes souvenirs et comment j’ai vécu certaines époques. La maternité, par exemple, je ne l’aurais pas raconté pareille si je n’avais pas été mère moi-même. Je pense qu’on charge nos personnages de nos expériences, même si on ne raconte pas les événements stricto sensu comme ils se sont déroulés.

À quel point les deux personnages principaux (Carmen et Zouzou) vous ressemblent-elles ? Leur amitié est-elle inspirée par votre propre expérience ?

Cette histoire n’est pas calquée sur une amitié que j’ai vécue personnellement. Mais je mets toujours un peu de moi dans tous les personnages, et parfois ce n’est pas toujours ceux qu’on attend ! Ni Carmen ni Zouzou n’est vraiment moi, ce sont plutôt des parts de moi, mais ce n’est pas toujours fait de manière consciente.

De Kiffe kiffe demain, votre premier roman, à Millenium Blues, comment votre écriture et votre regard sur la vie ont-ils évolué ?

Quand j’ai écrit Kiffe-kiffe demain, j’avais 19 ans, j’étais encore une jeune fille… Je pense que ce que j’avais de naïf dans mon regard se ressentait sur mon écriture. À la sortie de chaque roman, on est tenté de dire que c’est le roman de la maturité. Mais, finalement, quand on en écrit un nouveau, on relit le précédent avec du recul et on y trouve encore une innocence. On en perd un peu à chaque fois.

Je pense que mon regard change au fil des livres, mais ce qui subsiste est ma façon de relater, d’exprimer les choses. Dans mon écriture, j’ai toujours besoin de donner de la légèreté, même quand j’aborde des sujets lourds, tristes… Depuis mon premier roman, je pense avoir gardé cette pointe d’humour.

Dans mes souvenirs d’enfance, quand j’étais en Algérie avec mes tantes, mes grands-mères, ma mère, j’aimais m’asseoir pour les écouter parler, raconter des histoires… J’adorais ça. Ça a construit mon imaginaire.

À quelle époque avez-vous commencé à écrire, est-ce qu’il y a eu un élément déclencheur ?

J’ai commencé à écrire hyper tôt, vers 7 ans, 8 ans. J’aimais beaucoup écouter et raconter des histoires. Cela vient clairement de notre culture, qui est une culture d’oralité. Dans mes souvenirs d’enfance, quand j’étais en Algérie avec mes tantes, mes grands-mères, ma mère, j’aimais m’asseoir pour les écouter parler, raconter des histoires… J’adorais ça. Ça a construit mon imaginaire. Mon Leitmotiv est qu’il faut se décomplexer, parce qu’il n’est pas indispensable d’avoir lu toute la littérature classique pour avoir la légitimité d’écrire des histoires.

Ensuite, j’ai participé à un atelier d’écriture audiovisuel. J’ai donc commencé par écrire des scénarii de court-métrages. C’est un prof qui m’a repéré à l’école et qui m’a dit : « viens à l’atelier, tu vas aimer ça ». J’écrivais mes histoires dans le bureau où se déroulait l’atelier et le professeur m’a demandé s’il pouvait lire ce que j’écrivais et ensuite s’il pouvait l’emporter. C’est lui qui l’a fait lire à une éditrice : c’était écrit sur des feuilles de classeur ! Et c’est comme ça que l’histoire a commencé. Je n’aurais pas eu l’idée, moi-même, à 19 ans, d’envoyer un manuscrit.

Lorsqu’on n’a pas de modèle et qu’on ne vient pas d’un milieu où de tels modèles existent, on ne sait pas que c’est possible. Je pense que les ambitions et les rêves sont aussi déterminés par l’environnement social. Je parle beaucoup d’accidents, mais ce n’est pas forcément des accidents négatifs. Il y a aussi des collisions heureuses !

faiza guène millenium blues
« Millenium blues » est le cinquième roman de Faïza Guène.
En parlant de collision, pourquoi avez-vous choisi de débuter votre dernier roman, Millenium Blues, par un accident ? Quel en était la symbolique ?

Quand je commence à écrire un roman, je n’ai pas l’habitude de réaliser un plan. Ce sont plutôt des sensations, des humeurs, qui m’inspirent. J’ai vraiment écrit cette scène en imaginant un moment où règne une forte chaleur… J’avais envie de raconter ces deux jeunes filles dans cette voiture, cette ambiance un peu plombante. Et en fait, je pense que l’inconscient guide beaucoup mon écriture.

Maintenant, avec le recul, je comprends pourquoi ça a commencé par un accident ; parce qu’il fallait un élément fondateur suffisamment fort pour que ces deux femmes partagent quelque chose qui va durer pendant toutes ces années. Je dis souvent que le malheur lie les gens plus que le bonheur. Cet accident s’inscrit aussi dans la symbolique de ce que je raconte dans le roman : toute la vie est une série de collisions, de rencontres, d’accidents… C’est aussi une réflexion sur le destin, ce qui est écrit, les choses auxquelles on ne peut pas échapper.

Le conseil que je pourrais donner c’est de ne pas être son propre obstacle, ce qui est souvent le cas.

Un conseil à donner à nos lectrices ?

Je pense que la chose qui m’a servi le plus dans mon parcours c’est la confiance. Personnellement, mes capacités sont décuplées quand il y a de l’affect, quand je sens que quelqu’un croit en moi. Le conseil que je pourrais donner c’est de ne pas être son propre obstacle, ce qui est souvent le cas. On a tendance à se dire : ce n’est pas pour moi, je n’y arriverai jamais, etc. Je crois vraiment que la confiance et l’estime de soi sont déterminantes.

 

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