Témoignages. Gérer ses voisins quand on est une femme célibataire en Algérie

Témoignages. Gérer ses voisins quand on est une femme célibataire en Algérie

Se loger n’est pas une mince affaire en Algérie quand on est une femme célibataire. Loyer élevé, rareté des logements, discrimination, voisins dangereux… Les femmes qui vivent loin de leur parent font face à de nombreuses difficultés. Comment faire en sorte que la location se passe bien ? Réponse.

“Je n’ai jamais loué d’appartement en mon nom. C’est toujours mon père qui a signé mon bail. Comme s’il se portait garant”, confie Tina, une jeune Algéroise. A l’approche de la trentaine, Tina reste obligée de mentir pour pouvoir louer un appartement dans la capitale. “C’est triste”, lâche-t-elle.

Comme Tina, de plus en plus d’Algériennes tournent le dos à une tradition ancestrale qui veut que la fille ne quitte pas le cocon familial avant son mariage. Elles s’installent seule ou avec d’autres femmes dans un appartement. Le plus souvent pour des raisons professionnelles. Avec le recul de l’âge du mariage – 29 ans en moyenne d’après le Forum Economique Mondial -, le phénomène des colocations entre femmes célibataires est parti pour durer. Une évolution de la société algérienne qui se fait aujourd’hui dans la douleur.

Discriminées

En matière de recherche d’appartement à louer, les femmes célibataires ont clairement moins de chance qu’une famille ou un couple marié. Lorsqu’une femme a convaincu ses parents de la laisser vivre seule ou avec des amies, il lui faut encore persuader les agences immobilières, le propriétaire et le voisinage de l’accepter. “Il y a déjà un filtre dans les annonces. On nous dit clairement et sans gêne : on ne veut que des familles, pas de célibataires. Et finalement il ne reste que les appartements les plus chers”, explique Nesrine, qui vit depuis deux ans en colocation à Alger.

“En règle générale, il n’est pas stipulé expressément dans une annonces que les femmes célibataires ne sont pas les bienvenues. Ce n’est pas aussi ostentatoire. Il faut attendre le premier coup de fil pour le comprendre. Soit l’agent immobilier cherche une excuse soit, et c’est plutôt rare, l’agent assume de rejeter les candidatures de célibataires”, souligne de son côté Lotfi Ramdani, fondateur du site d’annonces immobilières Lkeria.

Les visites d’appartement deviennent ainsi des interrogatoires pour évaluer si la candidate est “sérieuse”. Le terme est d’ailleurs employé dans plusieurs annonces de location. Que signifie-t-il au juste ? “Lorsque tu passes le test de l’annonce, tu rencontres la personne qui te loue l’appartement et là tu subis une enquête. On me demandait ce que je faisais dans la vie, à quelle heure je rentrais, qui je connaissais…”, raconte Nesrine. “Et on te précise bien que les voisins surveillent le quartier. Au début ça te rassure, tu te sens en sécurité. Mais tu ne comprends pas tout de suite qu’en réalité ils te surveillent toi, et que tu vas devenir le centre de leur attention”, dit-elle en riant.

Pour Lotfi Ramdani, les femmes célibataires ne sont pas “tant victimes d’une discrimination que d’un problème culturel et de mentalité”. Il faut dire que dans la société algérienne, beaucoup perçoivent encore la colocation entre filles comme une mode occidentale, une imitation d’un style de vie étranger plutôt que comme une nécessité pour ces femmes. Certains associent à tort le fait de vivre loin de ses parents au désir de mener une vie de débauche, voire de se prostituer. “Les propriétaires craignent les jeunes femmes parce qu’ils pensent qu’elles ne sont pas gérables, qu’elles vont créer des problèmes, faire la fête et faire du bruit”, développe Lotfi Ramdani, joint par téléphone. Il précise : “Une fille seule a plus de difficulté à trouver un logement qu’un groupe de filles célibataires. Aussi, les jeunes femmes de moins de 30 ans sont plus susceptibles de peiner à trouver un logement qu’une femme de plus de 30 ans”.

La difficulté ne vient pas des agences immobilières mais des propriétaires. “Ces dernières sont mandatées pour trouver des locataires correspondant à certains critères. Les agences n’ont pas d’autre choix que de faire avec les exigences des propriétaires. Elles ne sont que des intermédiaires”, explique encore Lotfi Ramdani.

Aguerrie, Nesrine a fini par élaborer une stratégie. “Nous choisissons bien l’étage dans l’immeuble, nous vérifions l’ambiance du quartier le soir. Pour louer, nous jouons carte sur table en expliquant que nos horaires de travail sont compliqués”, explique-t-elle.

Harcèlement, rumeurs, agressions…

Mais le problème de la location ne se cantonne pas, pour une femme célibataire, à la recherche d’appartement. Une fois installée, c’est là que les ennuis commencent.

“Je suis à chaque fois arrivée difficilement au terme de mon contrat de location”, raconte Tina, à nouveau à la recherche d’un appartement. La faute à des voisins envahissants, intolérants, voire agressifs. Rumeurs, jets de pierres, insultes, la vie dans l’immeuble devient rapidement insoutenable. “Et comme tu as payé un an avance et que ce n’est pas remboursable, tu ne peux pas déménager”, souffle Tina.

La location d’appartement peut parfois exposer les femmes à un grave danger. “Dans le dernier appartement que j’ai loué, le voisin a estimé que ma colocataire et moi avions une mauvaise influence sur sa fille à cause de nos horaires décalés. A cause de notre travail, mon ancienne colocataire travaillait dans l’événementiel, il nous arrivait de rentrer tard. Une nuit, vers 4 heures du matin, il a frappé à la porte. Il tenait dans sa main un couteau. On ne lui a pas répondu. Le lendemain on est allé le voir pour lui dire de se calmer sinon on allait prévenir la police. Il était en train de liguer tous les voisins contre nous pour signer une pétition pour nous expulser”, se souvient Tina.

Nesrine a vécu pareille mésaventure. La dernière fois, c’était au tour d’un homme, qui squattait la cage d’escalier, de lui faire vivre un enfer, avec la complicité des autres locataires de l’immeuble. L’homme sans abri décidait des allers et venues de Nesrine et ses deux colocataires. Elles ont eu beau se plaindre au concierge, ce dernier a préféré donner raison à l’homme qui occupait illégalement le rez-de-chaussée. “C’est lui qui ouvrait et fermait la porte de l’immeuble. Il était gêné et énervé lorsque nous rentrions un peu tard. Parfois, il refusait d’ouvrir”, se rappelle Nesrine. Le problème a fini par s’aggraver. “Il est parvenu à monter les voisins contre nous, à nous faire passer pour des filles légères. Une fois il est allé jusqu’à ramener la police devant chez nous. l’homme mentait tellement qu’il aurait pu inventer n’importe quoi sur nous !”, lance Nesrine.

La loi de leur côté

Comme de nombreuses femmes dans leur situation, Nesrine et ses amies ont commencé à craindre pour leur sécurité. Elles avaient peur que leur bail soit annulé ou qu’elles ne soient pas soutenues par le voisinage ou leur propriétaire.

Car les occupants d’un immeuble en viennent facilement à menacer leurs voisines célibataires d’expulsion. Qu’en est-il vraiment ? En ont-ils le pouvoir ? “Pas du tout. Seul le propriétaire le peut et seulement en cas de violation d’une clause du contrat. Il peut alors entamer une action en justice et déposer une requête pour dissoudre le contrat de location”, rétorque Me Rezki Belouadeh, avocat spécialiste des litiges immobiliers. Et d’ajouter : “En cas de trouble à l’ordre public, par exemple en cas de nuisance sonore, les voisins peuvent agir en prévenant les autorités compétentes. Elles enquêtent, ensuite soit l’affaire est classée soit elles traduisent les locataires devant le tribunal correctionnel”.

Conseils pour mieux gérer ses voisin :

Parce que la location peut s’avérer un parcours du combattant, Inty a demandé à Lotfi Ramdani, spécialiste de la question, quelques conseils pour que l’expérience de la location ne se transforme pas en cauchemar :

  • “L’idéal c’est de passer par un agent immobilier qui nous est familier. Celui-ci se porte en quelque sorte garant et peut plus facilement persuader les propriétaires d’accepter qu’une femme célibataire ou un groupe de femmes non mariées louent leur bien immobilier. Les agents immobiliers sont connus pour avoir l’art et la manière de vendre. En plus de cela ils sont motivés par la commission qu’ils prélèvent à chaque contrat signé”.
  • “Même si vous ne connaissez pas d’agent immobilier, il vaut mieux passer par une agence surtout s’il ne s’agit pas de la ville d’origine de la cliente. L’agence peut ainsi indiquer à une femme à la recherche d’un logement les quartiers ou zone à éviter.”
  • “Il faut absolument signer un contrat de location et bien lire les clauses. C’est votre seule et meilleure protection.”
  • “Persévérez. Vous allez finir par trouver.”

Amina Boumazza & Djamila Ould Khettab

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