Témoignage. « N’allez pas me dire que j’exerce un « métier de femmes » »

Témoignage. « N’allez pas me dire que j’exerce un « métier de femmes » »

Quasiment cinquante ans de métier, une vie passée dans les salons de coiffures. Karim, moustache taillé et cheveux grisonnants, continue de bichonner les chevelures de ses fidèles clientes à Alger malgré les préjugés.

Témoignage recueilli par Zina Driss

« Dans mon quartier, je me fais discret, personne ne sait que je suis coiffeur. Si le voisinage l’apprenait, on me verrait autrement, comme un intrus. C’est triste mais les coiffeurs pour dame sont encore perçus comme des sous-hommes, des hommes olé olé. Les clichés ont la vie dure.

Il faut rappeler que pendant la décennie noire, ce métier nous était interdit. Les hommes ne pouvaient pas apprendre dans une école la coiffure pour dame. Je n’étais heureusement pas concerné, j’avais déjà tous mes diplômes. Dans les années 1990, les hommes qui coiffaient les dames se comptaient sur les doigts d’une main. Maintenant, depuis les années 2000, il y en a plus. Mais pas assez. Le métier est encore mal perçu dans la société algérienne. Certains hommes n’osent pas commencer une formation parce que les gens gardent à l’esprit, à tort, que tous les coiffeurs pour femmes sont des homosexuels.

Il m’est arrivé que des femmes refusent que je les touche

Ces derniers temps, il m’est arrivé que des femmes refusent que je les touche. Leur mari doit sûrement leur interdire de se faire coiffer par un homme. Heureusement, au fil du temps, j’ai gagné ma clientèle et elle m’est fidèle. Même si elles quittent la capitale, certaines femmes reviennent me voir quand elles sont de passage à Alger. On a noué comme une amitié. J’imagine que dans les quartiers plus populaires, ça ne doit vraiment pas être évident pour un homme de coiffer une femme.

Ce qui est ironique c’est que ce métier n’a pas toujours été vu comme un travail de femme. Avant l’indépendance, il y avait presque autant d’hommes que de femmes qui travaillaient dans les salons de coiffure. Par contre, ce n’était que des pieds noirs. Pas d’Algériens ! J’ai découvert ce métier complètement par hasard. J’ai participé avec d’autres militants du FLN à la grève des 8 jours, ce qui m’a causé d’être viré du lycée. J’avais 16 ans et aucune perspective, aucune compétence. C’est la mère de mon ami juif – à l’époque, ils étaient nombreux à vivre à Alger – qui m’a parlé d’un salon de coiffure tenu par des pieds noirs. Elle a appuyé ma candidature. J’ai été retenu. J’étais le seul arabe.

Ce salon, c’était une ruche. Il fallait voir : 8 coiffeurs, hommes et femmes confondus. Je voulais faire mes preuves. Je le devais car à l’époque les Algériens étaient vus comme des insoumis, des fainéants. Je venais le premier au salon et je repartais le dernier. Et lorsqu’un collègue était malade, c’est moi qui me portais volontaire. J’ai ainsi eu les éloges de la patronne.

A la Libération, le salon a fermé, les pieds noirs ont tous émigré. Je me suis retrouvé sans travail. Mais un jour par hasard j’ai croisé une ex-collègue du salon. Elle, elle était restée. J’étais surpris de la voir. Elle m’a proposé de la rejoindre dans son salon au Bon Marché. A son départ, je suis passé gérant. Et puis j’ai ouvert mon propre salon à Alger. Entre temps, j’ai eu mon diplôme et j’ai même participé à un stage chez L’Oréal à Paris. Là-bas c’est un Etat dans un Etat, c’est immense ! J’y ai appris beaucoup de choses, notamment sur les produits chimiques et les colorations.

Pour répondre à votre question, je ne crois pas qu’il y ait des métiers d’hommes et des métiers de femmes. N’allez pas me dire que j’exerce un métier de femme ! En revanche, il y a des exceptions. Par exemple, je ne vois pas un homme faire de la broderie comme je ne vois pas une femme sur un chantier. »

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