Naître fille, devenir femme : une malédiction en Algérie

Naître fille, devenir femme : une malédiction en Algérie

Tout au long de sa vie femme, le parcours d’une Algérienne est semée… de discriminations. Chronique.

Je viens de naître et au moment où on me coupe le cordon ombilical mon père découvre mon sexe. « Encore une fille ! », hurle-t-il. « Quelle horreur ! Quel cauchemar ! » Lui qui a tant désiré avoir enfin un fils et pas qu’un fils, plusieurs fils, mais au moins un fils. Un fils qui lui ressemblera, héritera de son caractère, de son mépris et de son orgueil. Un fils qui sera macho, ferme, violent, déloyal comme papa, qui dormira pendant que sa femme s’occupera des petits, qui s’installera sur son canapé en face à la télévision et regardera ces chaines wahabites, l’opium du peuple oriental. Un fils qui, à chaque dîner, épuisé, une fois l’assiette et la marmite léchées, se retournera vers sa femme en lui disant que le plat est infecte et que sa présence est inutile.

« Que Dieu t’accorde un fils »

Ce futur fils sera comme lui, il exigera que sa femme soit couverte de la tête au pied comme l’étaient sa mère et ses sœurs, il grandira et deviendra son meilleur ami et le futur homme de la maison. Un fils avec qui il disputera des parties de domino et avec qui il parlera des femmes, surtout des femmes. Ces êtres si faibles, si vulnérables, si méprisables et si indispensables dans la vie d’un homme.

Je me souviens comme si c’était hier du jour où je suis tombée malade. Mon père a été obligé de m’emmener à l’hôpital. En route, il a croisé quelques uns de ses amis. Je me souviens toujours de la tête de mon père devant tous ses amis : « ah c’est une fille, t’as toujours des filles, toujours pas de garçon ? Que dieu t’accorde un fils. Inchallah, patience, ce n’est pas évident d’avoir que des filles et n’oublie pas de la voiler comme ses sœurs ! » Et de chuchoter entre eux : « une fille ? toujours pas de garçon, Quel mauvais présage.. Quelle honte ! La faute est sûrement celle de sa femme, elle a dû ne pas manger ces aliments qui permettent la fécondité d’un garçon ».

Je devais avoir vers l’âge de 8 ans quand mon père a commencé à regretter sincèrement ma naissance ainsi que l’absence d’un fils, un fils qu’il aura ENFIN quelques années plus tard…

Devenir une bonne épouse, mode d’emploi

À 10 ans, on m’imposa le voile. Pour la société algérienne, la fille est un bijou qu’on doit impérativement couvrir. La femme est un bonbon, qui, s’il est découvert, sera courtisé par les fourmis et les mouches. Sans voile, la femme dans ma société est souvent comparée à une poule déplumée, à un steak servi à un chien affamé, à un gâteau découvert…

À 12 ans, on m’a inscrite à des cours d’éducation islamique. Ici on enseigne un Islam loin d’être modéré, un Islam absurde, « un islamisme » comme certains le nomment, un endoctrinement acharné. On nous appris que la femme n’était que la subordonnée de l’homme, l’homme avait tous les droits sur la femme, la femme n’avait même pas le droit de choisir son propre destin.

Pour aller au paradis la femme doit impérativement OBÉIR à son mari.

On m’a aussi appris pendant ces cours que pour aller au paradis la femme doit impérativement OBÉIR à son mari, que pour aller au paradis la femme devait encaisser ses coups. On m’a également dit que la majorité de la population en l’enfer sont des femmes, car elles causent beaucoup de tort dans la société algérienne. Oui, les femmes sont retenues comme responsables de notre dérive sociale et Dieu les punit davantage si elles ne portent pas le voile. Alors, la punition divine prend en compte le nombre des cheveux apparents et le nombre d’hommes excités à la vue de ces cheveux.

Ainsi, prêche certains religieux. On a tout fait pour m’endoctriner, pour me faire accepter la polygamie, la soumission et la violence contre la femme. On a aussi tout fait pour que j’accepte la différence d’héritage entre hommes et femmes, imposée par ma société. On a espéré qu’un jour j’accepterais cette différence morale, sociale et religieuse, entre hommes et femmes dans la société algérienne.

À 20 ans, je n’ai pas été épargnée par l’air des tutos make-up des youtubeuses beauté et de la télé-réalité de la famille Kardashian. J’ai regardé ces femmes indépendantes avec admiration. J’ai alors senti je vivais dans cette double bulle : un pas en Orient et l’autre en Occident. La schizophrénie était mon seul refuge.

Un jour mon petit frère, à peine pubère à l’époque, m’aperçoit une clope à la main. Il m’a frappé, il a été si violent qu’il m’a cassé quelques côtes ainsi que mes deux incisives. Jusqu’à ce jour-là, je croyais qu’un frère était fait pour protéger. Comment peut-il être violent… pour une clope ? Cinq ans après, mon frère est mort d’un cancer du poumon.

Mise en quarantaine

Arrivée à l’âge de 23 ans, j’ai voulu me marier avec un étudiant de ma promotion. On s’était aimé de loin pendant nos années à l’université. Nos pères se sont mis d’accord et le mariage a eu lieu. Je me souviens de mon père parler de moi à mon mariage : « madame sait tout faire, absolument tout ». J’ai pensé que mon père allait parler de mes quelques diplômes bravement décrochés à la fac. Non ! « Ma fille fera une bonne épouse. Sa mère lui a enseigné l’art d’être une excellente femme au foyer, elle sait tout faire « , a-t-il dit à mes beaux parents, en faisant un clin d’oeil complice à mon mari.

L’homme doit impérativement maîtriser sa femme, la contrôler et la corriger.

Pour mon époux, le voile était plus qu’une pudeur, une étiquette sociale avant d’être un objet religieux. Si je ne le portais pas, sa virilité était titillée. D’ailleurs, il s’est révélé encore plus violent avec moi que ne l’avait été mon père avec ma mère. Il me bats pour un oui ou pour un non, pour un repas brûlé, une opinion appuyée, ou une cheville légèrement dénudée.Ne pas être « un dayouth* » me disait-il afin d’éviter la punition divine. L’homme doit impérativement maîtriser sa femme, la contrôler et la corriger.

Plus tard, j’ai demandé le divorce, je me suis rebellée contre toute ma famille, j’ai pris ma fille et suis allée habiter seule dans une autre ville. Mon ex-mari s’est remarié avec une russe. Je les ai croisés une fois. Sa nouvelle femme ne portait pas le voile, elle avait un tatouage à l’épaule et une cigarette entre sans majeur et son index pendant qu’elle poussait la poussette de leurs jumelles.

Être une divorcée ou une veuve en Algérie n’est guère facile. On est souvent mis en quarantaine par son entourage et sa société. Mes nouveaux voisins me détestent car je suis une mère célibataire et je n’ai pas d’homme sur qui je peux compter.

Dans mon travail, mon supérieur me dévore des yeux. Petit à petit, ses intentions sont devenues de plus en plus explicites. J’ai vécu un enfer. J’ai pourtant cru en notre justice. Au commissariat, les policiers ont ri de ma requête et mon supérieur a fini par me licencier.

Je me suis remariée. Tout allait pour le mieux au départ. Il m’a promis fidélité, amour et respect. Jusqu’au jour où je l’ai surpris au lit avec une femme, je l’ai quitté sur le champ.

Plus tard, devenue une maman avec deux filles, j’ai décidé de créer une association pour les femmes victimes de violences conjugales.

Honte à ceux qui privent une femme d’aller à l’école et quand celle-ci tombe malade ils cherchent un médecin… de sexe féminin.
Honte aux tatillons infidèles qui oppressent leurs femmes.
Honte aux hommes déloyaux, violents et infidèles.
Honte aux femmes ennemies des femmes.
Honte aux hommes qui croient à la liberté de la femme…. Tant que cette liberté n’atteint pas leur propre femme.

La liberté de l’un s’achève lorsque la liberté de l’autre débute, dit-on. Je pense plutôt que la liberté de l’un s’achève quand la connerie humaine se manifeste.

Amina FEDJER – résidente en pédiatrie au CHU d’Oran

*Cette chronique a été rédigée à partir de plusieurs témoignages de femmes de l’entourage d’Amina Fedjer.

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