Ma rencontre avec Ahed Tamimi, figure de la résistance palestinienne

Ma rencontre avec Ahed Tamimi, figure de la résistance palestinienne

Il y a six ans, quasiment jour pour jour, la cofondatrice du magazine Inty rencontrait Ahed Tamimi chez elle, à Nabi Saleh. Déjà, la jeune Palestinienne était en première ligne de la résistance contre l’occupation israélienne.

C’était en hiver 2012. Le froid mordant nous contraignait à porter nos manteaux jusqu’à l’intérieur des bureaux et des appartements. Je menais la vie d’une citadine ordinaire. Ramallah était déjà une ville gargantuesque aux allures de capitale. Les salons de thé sentaient le neuf, les centres commerciaux étaient plein à craquer. On s’était construit une bulle dans laquelle ni l’occupation, ni la violence n’avaient de place.

Je m’étais installée à Ramallah pour enquêter sur le boycott par les Palestiniens des produits fabriqués dans les colonies israéliennes. L’Autorité palestinienne venait de lancer El Karama, une campagne incitant ses concitoyens à consommer des produits locaux et à arrêter d’acheter ceux qui sortaient des usines implantées dans les colonies israéliennes. L’initiative du gouvernement emboîtait le pas à un mouvement citoyen, Boycott Desinvestissement Sanction (BDS), qui avait déjà convaincu des centaines de milliers de sympathisants à l’étranger.

Malgré tous ses efforts, Ramallah ne pouvait dissimuler la réalité. Elle n’était pas une capitale, la Palestine, en dépit d’un siège à l’ONU fraîchement arraché, n’était pas un Etat. Il n’y avait qu’à rouler quelques mètres pour tomber sur le Mur. En béton à certains endroits, en fil de fer barbelé à d’autres. Et le long de la « Barrière de sécurité », des check-point où on était parfois soumis aux pires humiliations. La vérité c’est que la Cisjordanie est une impasse, une enclave sans frontière et sans souveraineté. Si tu entres en Cisjordanie, tu dois en répondre aux soldats israéliens. Si tu en sors, tu as également à faire à eux.

J’ai lu ici et là des commentaires abjects sur Ahed Tamimi, depuis son arrestation à son domicile, le 18 décembre dernier. Des internautes critiquaient son attitude, l’accusant d’être une « provocatrice », une « manipulatrice » qui se « met en scène devant les médias », une « fille qui veut faire son intéressante »… Ceux-là n’ont sûrement jamais mis les pieds dans les Territoires palestiniens et encore moins là où vit cette jeune Palestinienne de 16 ans.

Nabi Saleh

Pour parler de Ahed Tamimi, il faut d’abord raconter son village. Perché sur une colline à environ 50 kilomètres de Ramallah, Nabi Saleh pourrait respirer la tranquillité de la campagne si une colonie israélienne ne gâchait pas l’horizon. Outre le vol de terre, les habitants de Nabi Saleh doivent composer avec les intrusions répétées des soldats israéliens sur leur propriété privée, l’isolement dès l’instant où les militaires israéliens décident de boucler le village, les tirs à balles réelles… A Nabi Saleh, comme dans les autres villages palestiniens cernés par des colonies, la tension est permanente et la violence omniprésente.

Je me souviens encore des mots d’une journaliste française la veille de mon départ pour Nabi Saleh. « Si tu as un pépin, appelle moi. Je préviendrais le consulat. Tu sais, il peut y avoir des débordements, ils peuvent être vraiment méchants ». Je n’en étais pas à ma première marche contre l’occupation israélienne. J’avais participé, un an plus tôt, à la manifestation hebdomadaire contre le Mur, organisée par les villageois de Bil’In. A ce propos, un film nommé aux Oscars retrace la mobilisation indéfectible des habitants de ce village.

A Nabi Saleh aussi, on manifeste une fois par semaine contre l’occupation. Depuis 2009 et la construction de la colonie israélienne, un cortège s’élance de la place centrale du village chaque vendredi après la prière. Dans les rangs, les habitants du village, des Palestiniens venus d’ailleurs, parfois de l’autre côté du Mur, et quelques étrangers.

Peu de temps avant mon départ, des amis m’avaient donné deux conseils : monter à Nabi Saleh le matin sinon le village est inaccessible car les soldats israéliens coupent le seule route qui y mène pour limiter le nombre de participants à la protestation ; une fois arrivée sur place, demander la famille Tamimi.

Les Tamimi

Je n’eus pas de mal à la retrouver. Les Tamimi sont une très grande famille dans ce village qui compte à peine 500 âmes. Tout le monde les connait, y compris les chauffeurs de taxi qui déposent les visiteurs. Derrière la porte d’une maison de plain-pied, je trouvais une famille en deuil. Deux semaines auparavant, Mustafa Tamimi, 28 ans, était visé à la tête par un tireur de gaz lacrymogène qui se trouvait à l’arrière d’une jeep, à moins de 10 mètres de lui. Il perdit la vie dans l’ambulance qui le transportait à l’hôpital. Mustafa était un cousin de Bassem, le père d’Ahed Tamimi, qui était à ce moment-là incarcéré dans une prison militaire israélienne. Comme sa fille aujourd’hui.

L’occupation aurait pu les terroriser, elle a fait d’eux des adultes avant l’heure.

Les Tamimi ont le sens de l’hospitalité. Ils m’avaient tout de suite mise à l’aise et invitée à rejoindre le reste de la famille dans le salon. Des militants, venus d’Europe, étaient là depuis la veille. Autour d’un café, nous faisions connaissance et exprimions nos condoléances. La conversation avait naturellement glissé vers leur outils de résistance utilisés par ces villageois. Les Tamimi nous parlaient alors de la petite agence de presse qu’ils avaient créé par eux-mêmes pour médiatiser leur combat contre l’oppression. Tamimi Press existe toujours. C’est d’ailleurs l’une des vidéos filmées par la mère d’Ahed Tamimi, Nariman, et postées sur la page Facebook du mouvement de résistance de Nabi Saleh qui a servi de motif à l’arrestation de l’adolescente.

Timide mais pas intimidée

Ahed Tamimi était là, au fond du salon. Elle se préparait en compagnie de ses cousins. Ils apportaient les dernières touches aux affiches qu’ils brandiraient durant la manifestation. La plupart était à l’effigie de Mustafa, leur cousin « tombé en martyr ». Je garde le souvenir d’une fille – elle n’avait alors que 10 ans – calme et réservée. Presque timide. Mais loin d’être intimidée par tout ce monde, par cette situation. J’étais aussi marquée par la maturité qui émanait d’elle et de ses cousins. L’occupation aurait pu les terroriser, elle a fait d’eux des adultes avant l’heure.

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