Lamine Ammar-Khodja, du réel au cinéma

Lamine Ammar-Khodja, du réel au cinéma

Lamine Ammar-Khodja est l’une des figures du nouveau cinéma algérien. Inty a rencontré ce réalisateur et documentariste qui décortique la réalité algérienne au cinéma.

Depuis quand t’intéresses-tu au cinéma ?

Je suis ingénieur en informatique mais pendant mon cursus j’ai eu une copine qui faisait des études de cinéma et qui m’a montré des films, qui m’a emmené au cinéma. C’est grâce à elle que je me suis rendu compte que le cinéma est un langage à part entière, un art, comme on parle de littérature et de peinture. Avant elle, le cinéma était pour moi une sorte de distraction.

Le cinéma pour moi c’était le petit écran, la télévision. Je n’avais pas conscience qu’il y avait un monde plus vaste, plus varié.

Je suis né et j’ai grandi à Alger puis je suis parti en France à l’âge de 19 ans. Pour ma génération les salles de cinéma n’existaient quasiment pas. Je ne suis vraiment allé au cinéma qu’en allant en France. Le cinéma pour moi c’était le petit écran, la télévision. Je n’avais pas conscience qu’il y avait un monde plus vaste, plus varié, au cinéma. Des films autres que les films grand public et les blockbusters américains. Et avec cette fille, j’ai découvert des films un peu plus exigeants au niveau de l’écriture cinématographique. Ces films m’ont plu. Je les trouvais plus humains. Petit à petit j’ai fini par attraper le virus. Virus qui ne m’a plus jamais quitté.

Te souviens-tu de ta première expérience derrière une caméra ?

C’est cette même copine qui m’a introduit à un tournage de court-métrage. Court-métrage qu’on allait tourner avec une petite caméra après avoir écrit le scénario. Le film n’était pas terrible mais ça m’a fait prendre conscience de la possibilité de faire un film avec peu de moyens. Chose qui m’était impensable. Pour moi, faire un film exigeait une grande équipe, de l’argent, des grands moyens. C’était un monde clos auquel je n’avais pas accès et là, sur ce tournage, j’ai réalisé qu’avec une petite caméra on pouvait faire un film. Ça a désacralisé quelque chose. J’ai donc eu envie de faire un film. J’ai acheté une caméra et fait une espèce de petit portrait d’un auteur algérien. C’était une façon d’apprendre à utiliser l’outil.

Ce qui m’attire dans la Nouvelle Vague française c’est le fait qu’ils aient fait des films avec très peu de moyens.

Quelques années plus tard, j’ai voulu faire ça plus sérieusement et je me suis inscrit à un Master 2 en Réalisation Documentaire à Lussas, dans un petit village en Ardèche, en France. Une année d’étude intensive où j’ai rencontré des professionnels du cinéma qui nous ont donné les outils de base pour apprendre à faire des films. Après avoir fini, je suis rentré à Alger pendant un an pour prendre le temps de réfléchir sur quelle sorte de films j’avais envie de faire et pendant cette année il y a eu un trop plein d’événements à Alger en écho à ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte alors j’ai commencé à filmer. À la fin de cette année, j’avais mon premier film. C’était en 2011.

D’où vient ton envie de faire du cinéma ?

C’est très difficile de savoir pourquoi on veut faire un film, écrire un livre ou peindre un tableau, mais j’imagine qu’à la base il y a une envie ou un besoin de s’exprimer. 

bla cinima un film algérien
Dans « Bla cinéma », Lamine Ammar-Khodja s’interroge sur le rapport des Algériens au cinéma.

 

Quels cinéastes t’inspirent le plus ?

Mes influences…difficile… Ce qui m’attire dans la Nouvelle Vague française c’est le fait qu’ils aient fait des films avec très peu de moyens. C’est arrivé avec l’invention des caméras légères, ce qui a permis aux réalisateurs d’aller filmer dans la rue. Ça a donné une énergie, une vitalité aux films qui n’existait pas au cinéma. Et puis cette façon de faire des films avec peu de moyens m’intéresse beaucoup parce qu’on est exactement dans cette situation aujourd’hui. Avec la création des petites caméras portables et des caméras dans les téléphones je pense qu’on a compris qu’on peut faire des films sans trop d’argent et dans ce sens, je pense que la Nouvelle Vague n’a pas perdu une ride. Elle est encore d’actualité.

C’est un peu compliqué cette histoire d’influences mais en gros il y a des cinéastes qui m’intéressent dans leur façon de fabriquer des films et d’autres cinéastes qui m’intéressent pour leur thématiques.

Les cinéastes que j’aime… je peux te donner des noms mais il y’en a tellement et je n’y ai jamais vraiment trop réfléchi … Citons Nanni Moretti, Agnès Varda, Federico Fellini, Abbas Kiarostami et Chris Marker.

Et pour « Bla cinima » ?

Les films auxquels j’ai pensé en faisant « Bla Cinima » ? Quand ils ont inventé les petites caméras légères dans les années 60, il y a eu un mouvement qui s’est développé dans le documentaire et qui s’est appelé – à tort – le cinéma-vérité ou cinéma direct. L’idée était simple, on prend une caméra et un micro et on va parler avec les gens dans la rue, on discute avec eux. C’était une façon d’être plus proche des gens.

Parmi les films que j’ai aimé de cette période, il y a Chris Marker avec « Joli Mai », un de mes documentaires préférés. tourné en 1961. Marker est allé dans la rue et a fait un portrait de la ville à travers les gens qui parlent. Un film vaste et ample qui donne une idée précise de l’ambiance qu’il y avait à Paris à cette époque. Il y a eu Pasolini avec son enquête sur la sexualité. Et il y a aussi un film que j’aime beaucoup qui s’appelle « Place de la République » de Louis Malle. Pareil, Malle est allé dans la rue, sur la place de la République à Paris pour parler avec les gens et les gens ont parlé de tout et de rien. Donc voilà c’est un peu ces films qui m’ont inspiré avant d’aller faire « Bla Cinima ».

Qu’est-ce qui t’a poussé à réaliser « Bla cinima » ?

Mes deux premiers films étaient des sortes de journaux intimes et politiques qui relatent le moment où j’étais rentré à Alger au cours de l’annee 2011. Pour « Bla Cinima », j’ai eu envie de sortir de ce schéma et d’aller vers les gens. Alors plutôt que de construire la ville à travers ma voix, j’ai eu envie de partir vers les gens et construire la ville à partir de leur regard.

En Algérie, on se demande toujours ce qu’est le cinéma puisqu’il y a très peu de salles de cinéma et que les gens vont très peu, voire pas du tout, au cinéma. Ça ne veut pas dire qu’ils ne regardent pas de films.

Comment s’est passé le tournage à Alger ?

Plutôt bien. Je pense avoir été un récepteur plutôt que d’avoir donné la parole. Les gens ont été très bavards. Ils ont partagé pas mal de choses avec nous. Ce qui a été difficile c’est que c’était éprouvant d’intensité. Il y a une espèce de folie dans la rue et on a été pris dans ce tourbillon. Je pense que durant le montage, on a essayé de retrouver cette énergie qu’on a vécue pendant le tournage.

Par contre, ce qui a été un peu plus compliqué, c’était de filmer les femmes parce que il y avait une appréhension par rapport aux images de la part des femmes plus grande que chez les hommes et il a fallu être patient, y aller doucement.

Où en est le cinéma algérien aujourd’hui ?

Je vois qu’il y a une génération qui a envie de faire des films, des cinéastes qui font leur premier long-métrage. Il y en a qui sont exposés à l’international, que les cinéastes sont aussi différents que les films donc c’est plutôt une bonne chose.

L’autre point positif c’est qu’il y a plus de films indépendants qui se font avec très peu d’argent, avec des caméras légères et beaucoup de volonté. C’est un cinéma plus libre. Mais est-ce que ça va aboutir dans quelques années ? C’est un peu tôt pour juger. On peut simplement être content qu’il y ait plus de films.

K. Safi

 

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