Journal d’une (céli)battante : Je voulais juste acheter des chaussures

Journal d’une (céli)battante : Je voulais juste acheter des chaussures

Les tribulations de Kenza, une Algérienne de 30 ans, qui cherche l’amour envers et contre tous.

Précédemment : “Un moment d’égarement #2”

J’étais invitée chez Faten, pour le deuxième jour de l’Aïd. Depuis qu’elle m’a prise en flagrant délit de réconciliation avec “l’autre”, elle ne me lâche plus d’une semelle. Elle me flique, je sais que c’est pour mon bien.

J’ai voulu m’offrir quelque chose de neuf, comme pour marquer le premier jour du reste de ma vie. La première fois que j’avais rompu avec “l’autre”, déjà, j’étais allée faire du shopping. Mais, cette fois, ce n’est pas pareil, j’ai la conviction d’être au commencement d’un nouveau chapitre. La vingtaine, les pervers narcissiques, les menteurs, le manque d’estime de moi-même, tout ça c’est du passé. Je suis prête à aller de l’avant, j’en ai envie, j’en ai besoin.

Je flânais dans la ruelle commerçante quand mon regard s’est arrêté sur une vitrine exposant de beaux escarpins “certifiés made in Italy”. J’ai poussé la porte d’entrée. L’odeur du cuir embaumait une pièce étroite à l’éclairage tamisé. J’étais seule face à des centaines de chaussures pour femme, toutes plus belles les unes que les autres. Mes yeux cavalaient entre les étages, je ne savais pas par laquelle commencer mes essayages.

Faten a toujours été là pour me conseiller. Docile et peu confiante en moi, je la suivais. Cette fois, j’étais seule à choisir. C’est donc un peu ça la liberté ! J’avais trois modèles d’escarpin – de trois styles bien différents – dans les mains lorsque le vendeur a surgit de l’arrière-boutique.

“Je peux vous aider ?”. “Je peux toutes les essayer ?”, ai-je plaisanter, en balayant la boutique d’un mouvement de tête.

Il est aussitôt revenu avec plusieurs cartons. Assise sur un pouf, je l’écoutais justifier sa sélection comme une candidate d’un relooking buvant les paroles de son coach. Sauf que mon relooker était affublé d’une barbe longue comme mon bras, d’un qamis et de sandales sportives. J’ai enlevé mes ballerines, il s’est volontiers agenouiller pour me chausser ses petites merveilles. J’avoue qu’il avait bon goût.

“Fouineuse”

J’admirais mes pieds et cette silhouette longiligne que ses escarpins aux talons pointus me sculptaient. Toujours à genoux, il me lance : “Vous voyez, vous êtes encore plus belle que lorsque vous êtes entrée dans mon magasin ! Je sais sublimer les femmes”. Je l’écoutais à peine, l’esprit obnubilé par la deuxième paire que je venais d’enfiler – seule. Entre les deux, mon cœur balance.

Le vendeur a tenté un compromis. “Vous en payez une, je vous offre la deuxième”. “Je n’ai pas besoin de votre charité, merci”, répondis-je, en roulant des yeux. “Vous m’avez mal compris”, il sort de son tiroir un bout de papier, griffonne quelques chiffres, et me glisse sa “carte de visite”. “Appelez moi entre 9h et 19h, vous trouverez bien le moyen de me récompenser”. “Pardon ?”, bégaye-je. “J’ai bien dit avant 19h, vous risqueriez sinon de me créer des problèmes”. D’un coup, je ne voyais plus que son alliance, qui brillait à m’en brûler les yeux. “Mais, mais, mais vous êtes marié !”.

“Oui, mais entre 9h et 19h, je suis avant tout un commerçant. Ça restera entre nous”.

Je lui ai balancé les boîtes de chaussures à la figure. Tant pis pour mes beaux escarpins italiens. Ne voilà-t-il pas qu’il me course en pleine rue. “Rends moi mon numéro, je te sens pas toi, fouineuse !”.

Il m’a arraché le papier des mains et claqué la porte de sa boutique. J’aurais voulu appeler sa femme, l’alerter. Je culpabilisais tellement en l’imaginant soit dans sa cuisine à préparer le dîner du soir, soit dans le salon devant un feuilleton turc à repasser ses qamis.

C’est peut-être mieux ainsi. A coup sûr, cette histoire aurait été arrangée, déformée pour me retomber dessus. Je me serais retrouver au milieu d’un drame familial alors que, moi, je voulais juste acheter une nouvelle paire de chaussures.

Récapitulatif :

épisode 1 « Khotba annulée »

épisode 2 « Coincée aux chiottes »

épisode 3 « Bande de filles »

épisode 4 « 47 appels »

épisode 5 « Celui qui s’invite de partout »

épisode 6 « Ménage de printemps »

épisode 7 « Proposition indécente »

épisode 8 “Crêpage de chignon”

épisode 9 “Un moment d’égarement #1”

*Le journal de la (céli)battante est un feuilleton où se mêlent fiction et réalité. Inty a créé le personnage de Kenza. En revanche, ces histoires sont basées sur des faits réels, inspirés de la vie de plusieurs Algériennes qui ont accepté de se confier. 

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