Journal de la (céli)battante : “Ménage de printemps”

Journal de la (céli)battante : “Ménage de printemps”

Les tribulations de Kenza, une Algérienne de 29 ans, qui cherche l’amour envers et contre tous.

Précédemment : “Celui qui s’invite partout”

Après le jet de pâtissier sur la figure de “l’autre”, je me suis sentie pousser des ailes. Le lendemain, habillée d’une gandora tachée de javel et d’un foulard – immonde je l’avoue – j’ai attaqué le grand chantier de ma vie. J’ai déverrouillé le placard à souvenirs comme d’autres ouvrent la boîte de pandore. A l’intérieur, j’y ai trouvé deux années de souffrance que mon esprit obstiné avait maquillé en instant de bonheur. Aujourd’hui mes yeux sont grands ouverts et j’y ai vu :

  • Ses chemisiers pas cintrés pour un sous, ses tuniques amples, ses pantalons difformes. Ce n’est que maintenant que je réalise qu’aucun des vêtements qu’il m’avait offert n’avait jamais été à ma taille. Soit il me voyait bien plus ronde que je ne le suis réellement, soit il m’envoyait un message subliminal que je n’ai pas saisi avant ce jour. Mais tout cela n’a plus d’importance.
  • Ses cartes postales d’Alicante. Comme tous les mecs de son espèce, “l’autre” passe ses étés sur les mêmes plages espagnoles, loue le même appartement et s’envole pratiquement aux mêmes dates. Sur les cartes postales, le kitsch absolu du touriste en panne d’inspiration : le port de nuit et de jour, des jet-ski et des gros plans sur des filles en bikini. Au dos de la carte, il ne fallait jamais s’attendre à de la grande littérature. “JTM 3omri”. 8 lettres. Si seulement il les avait un jour pensées. Bien sûr, le goujat ne m’en a jamais envoyée une seule, il me la remettait en main propre à son retour de voyage avec un air qui puait l’adultère. Je faisais semblant de n’y voir que du feux.
  • Ses bijoux traditionnels. Je le soupçonne maintenant de s’être servi dans la boîte à bijoux de sa maman. Le monstre, en serait capable.

En débarrassant mon coffre à boucles d’oreille, mes doigts ont effleuré une boîte en velours. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite. Il m’a fallu quelques minutes avant que le souvenir enfoui remonte à la surface. J’ai ouvert l’écrin et il était là, aussi intact qu’au premier jour. Il m’avait tendu cette boîte un soir après une violente dispute. Le jour même, j’avais retrouvé un foulard parfumé sur la banquette arrière de sa voiture. Je l’ai accusé d’avoir ramené une fille dans sa voiture pour faire je ne sais quoi. Comme à son habitude, il a tout nié en bloc, se plaignant de ma paranoïa. Je n’avais jamais été aussi proche de le larguer. Et puis, il m’a offert cet écrin. Le coffret avait beaucoup d’allure. Sur le haut, des lettres incrustées en doré : “Edition limitée Lizza Minelli”, assorties d’une photo de l’actrice. Et puis mon regard s’est porté sur un… stylo. J’ai roulé des yeux et je lui ai sorti : “Tu veux te faire pardonner avec un… stylo ? Qu’est-ce que je vais en faire de ton bic ? Ecrire des ordonnances peut-être ?”. Avec ses yeux de pacha, il m’a répondu : “Ha parce que tu écris ?”

Une fille comme mon amie Faten l’aurait foutu à la porte avec son fichu cadeau, son adultère flagrant et son air imbécile. Mais j’ai accepté le stylo à 30.000 DA, les fausses excuses et son manque évident de respect.

Valeur ou pas, j’ai tout balancé à la poubelle. Je ne veux rien garder de cette parenthèse dans ma vie. Et au fur et à mesure que je me déleste de ses preuves de désamour, je me sens légère. J’ai l’impression de se sortir d’un trou noir qui a duré deux ans, d’être rescapée d’une relation nocive.

Je nouais mon troisième sac de poubelle quand je les ai entendus entrer. Mes parents étaient de retour du bled. Ils avaient ramené avec  eux une surprise dont je me serais volontiers passée : tante Zohra. Leurs visages étaient livides, j’ai immédiatement compris qu’ils avaient croisé un voisin qui s’était porté volontaire pour raconter l’altercation avec “l’autre”. J’ai eu droit aux remontrances, à coup de “Hachouma” par-ci, “Tbahdillah” par-là. Mon père, mi-vexé mi-furieux, s’est emporté : “Je vais le boxer ce fils de chien !” J’avais jamais vu mon père dans une telle colère, pas même le jour des fiançailles annulées.

Je me suis alors réfugiée dans la cuisine faisant mine de préparer un café pour tout le monde. Tante Zohra avait déjà investie les lieux. Elle est comme ça tante Zohra, elle ne perd ni le Nord, ni du temps.

“Ne crains rien ma petite Kenza. Tu ne finiras jamais vieille fille. Je t’ai trouvé un mari”.

Episode suivant : “Proposition indécente”

Récapitulatif :

épisode 1 « Khotba annulée »

épisode 2 « Coincée aux chiottes »

épisode 3 « Bande de filles »

épisode 4 “47 appels”

*Le journal de la (céli)battante est un feuilleton où se mêlent fiction et réalité. Inty a créé le personnage de Kenza. En revanche, ces histoires sont basées sur des faits réels, inspirés de la vie de plusieurs Algériennes qui ont accepté de se confier. 

Facebook Comments

You May Also Like

Leave a Reply

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer