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Le Journal de la (céli)battante : “Celui qui s’invite de partout”

Le Journal de la (céli)battante : “Celui qui s’invite de partout”
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Les tribulations de Kenza, une Algérienne de 29 ans, qui cherche l’amour envers et contre tous.

Précédemment : “47 appels”

A l’époque, j’avais les cheveux longs et j’étais si menue que je disparais sous mon long manteau en laine vert. J’étais aussi tout le temps en retard en cours, j’étais celle qui débarquait dans l’amphi avec de petits yeux et la trace de l’oreiller sur la joue. Mais ce jour-là, j’étais encore plus en retard. J’avais passé la nuit sur un exercice de maths tiré par les cheveux. Je courais en essayant d’éviter les dalles défoncées qui couvraient des flaques de mégots, le jean retroussé qui laissait apparaître des chaussettes aux motifs différents.

En temps habituel, je ne prêtais aucune attention aux remarques des garçons qui fusaient sur mon passage. Clope au bec et café goudron à la main, ceux-là ont toujours été plus matinaux que moi. Il a peut-être klaxonné sur cent mètres avant que je ne me rende compte qu’il me faisait signe. Je l’ai d’abord snobé. Il a insisté. J’ai tourné une deuxième fois la tête vers la chaussée. De la banquette arrière a alors surgi la tête d’une petite fille, les cheveux tenus en couette. J’ai ralenti, je me suis arrêtée. Il a stationné. J’ai hésité, j’ai regardé ma montre, j’ai encore hésité. Puis, j’ai ouvert la portière.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que c’était sa méthode. Il prétextait tous les matins d’accompagner sa petite sœur à l’école pour amadouer les jeunes filles. Avec sa voiture flambant neuve, sa tenue bien assortie et la petite sœur à l’arrière, il avait l’air d’un garçon de bonne famille. Sa méthode payait : la plupart du temps, comme moi, elle tombait dans le panneau.

Dix ans après, des kilos, des rides et des cheveux blancs en trop, il a encore eu le toupet de se pointer à la porte de chez mes parents après ce qu’il m’a fait. Comme ressuscité, il affichait un sourire de benêt. Le sourire du petit garçon qui veut se faire pardonner d’une bêtise. Comme si son paquet de chocolat et son bouquet de roses pouvaient tout effacer, tout réparer.

Je m’étais faite à l’idée de ne plus revoir son corps trapu, ses oreilles décollées, son crâne dégarni. J’en étais même soulagée. Je l’ai toujours trouvé laid, répugnant. Contradictoire ? Je crois que j’avais fini par me convaincre que je ne méritais pas plus qu’un garçon comme lui. C’est fou ce qu’on peut s’obstiner à croire lorsqu’on ne se sent pas soi-même bien dans sa peau.

“3omri, je t’ai ramené tes chocolats préférés de chez …” L’autre est un frimeur. Du genre à s’intéresser aux gens qui l’entourent en fonction de l’argent qu’ils brassent. Comme s’il avait des billets à la place des yeux. Un autre trait de caractère que je supportais malgré moi.

Il continuait sa logorrhée amoureuse. Ses paroles résonnaient comme dans un tunnel. J’étais abasourdie. C’est Faten qui a débarqué la première. Les traits durs, le regard noir, les points serrés. J’ai cru qu’elle allait le frapper.

“Non mais hmar ! bagar ! Mais pour qui tu te prends là ? Anta mahboul ?”

Les deux autres copines rappliquent à leur tour :

“Tu t’en vas immédiatement ! Tu n’es plus le bienvenu”, lance Zouzou.

“Je veux parler à ma fiancée, c’est pas vos affaires”, rétorque-t-il.

“Si c’est notre affaire. C’est notre amie. Tu te casses, tu fous le camp. Je ne veux plus jamais te revoir !” Faten était hors d’elle. Les yeux révulsés, le visage qui virait rouge. J’étais à côté, médusée, muette, pétrifiée. Mon regard passait des filles à “l’autre” comme dans un match de tennis.

“Bon, les filles, on baisse d’un ton. Vous allez alerter tout le voisinage avec vos cris”

“C’est simple, si tu ne bouges pas d’ici, j’appelle la police”. Asma tente la menace pendant que Faten s’extirpe du groupe et retourne dans le salon.

Sur le pallier, c’est le vacarme. Les voisins du dessous se mêlent à la conversation. Je rougis, j’ai honte, je voudrais qu’une main bienveillante me transporte loin d’ici.

Faten revient, le pâtissier que Zouzou avait ramené à la main. J’ai vu la scène au ralenti, comme dans un film. Dans un beau geste élancé et puissant à la fois, elle a jeté le gâteau à la crème comme une balle de baseball sur le visage de “l’autre”. On devait être aussi assommé que lui, on n’a pas réagi tout de suite.

Puis, éclat de rire général. Zouzou qui sort le téléphone et filme “l’autre” se nettoyant rapidement le visage et repartant l’air bredouille. Elles avaient réussi à le faire fuir. Sans elles, je crois que je n’aurais pas eu la force de me débarrasser de lui.

Dans le salon, toute la soirée, on a refait la scène en pleurant de rires. On ne se lassait pas d’imiter Faten et son jeté de tarte à la crème. On a tellement ri que notre eye-liner coulait de joie. Les filles sont reparties tard mais je n’avais pas sommeil. Alors, je suis allée traîner sur Facebook. Dans les messages d’inconnus “non-lus”, un a retenu mon attention. Il disait qu’il me connaissait, qu’on s’était rencontré et qu’il voulait vraiment faire ma connaissance.

“Tiens ?! Qui ça pouvait bien être ?” Curieuse, je réponds “Bonsoir”. Une réponse neutre. En face, l’inconnu réagit illico. Wow “il est au taquet”, je me dis. “Bonsoir comment vas-tu?”. Je suis directe : “Comment on se connaît?”

Il avoue : “On se connaît pas vraiment bien en fait. On s’est croisé au cinéma des quatre saisons et tu m’a plu alors j’ai envoyé un message sur la page “Spotted cinéma des quatre saisons” mais tu n’as pas répondu. Alors je t’ai recherché partout sur le web. J’ai fini par trouver ton profil hamdoullilah”.

J’ai le chic pour attirer les fous visiblement. Deux psychopathes dans une vie c’est peut-être un peu trop. Je décide de refermer mon PC et d’aller me coucher en ayant la conviction que les amies valent mieux que les hommes.

Episode suivant : “Ménage de printemps”

Récapitulatif :

épisode 1 « Khotba annulée »

épisode 2 « Coincée aux chiottes »

épisode 3 « Bande de filles »

*Le journal de la (céli)battante est un feuilleton où se mêlent fiction et réalité. Inty a créé le personnage de Kenza. En revanche, ces histoires sont basées sur des faits réels, inspirés de la vie de plusieurs Algériennes qui ont accepté de se confier. 

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