« Fais soin de toi », un beau film sur la difficulté d’aimer en Algérie

« Fais soin de toi », un beau film sur la difficulté d’aimer en Algérie

« Fais soin de toi », le film documentaire de Mohamed Lakhdar Tati, présenté en avant-première aux Rencontres cinématographiques de Béjaia, explore le rapport compliqué des Algériens, jeunes et plus âgés, à l’amour. Drôle et bouleversant. 

C’est à cause (ou grâce) à l’insistance de sa mère, qui se languit de voir son fils unique lui donner des petits-enfants, que Mohamed Lakhdar Tati a commencé à s’interroger sur son célibat, à l’orée de ses quarante ans. Pourquoi n’a-t-il pas encore rencontrer la personne avec laquelle il souhaite partager le restant de ses jours ? Pourquoi est-il si difficile de la rencontrer ? Peut-on vraiment vivre amoureux et heureux en Algérie ? L’amour du cœur plutôt que l’amour de raison ?

Mohamed Lakhdar Tati le sait, sa situation n’a rien d’exceptionnel dans un pays où la moyenne d’âge des unions ne cesse d’être repoussée. Et c’est bien parce que son cas fait écho à celui de millions d’Algériens, qui ne sont pas encore mariés, que le cinéaste veut comprendre.

A la manière d’un Aristote du bitume, le réalisateur de « Dans le silence je sens rouler la terre » se meut dans les rues principales de la capitale avec un dispositif minimaliste – deux caméras en tout et pour tout – et réfléchit à la relation des Algériens à l’amour. Après Alger, il fait voyager sa réflexion à travers le pays : on arrive à Biskra, on descend à Touggourt, on retourne à Alger, on s’échappe à Saida, on fait un crochet par Béjaia et on revient inlassablement à Alger. Des allers-retours entre les régions, comme le reflet d’une pensée en gestation.

Road-movie sur l’amour en Algérie

De ce voyage, Mohamed Lakhdar Tati en tire un documentaire introspectif, intimiste et profondément incarné. « Fais soin de toi » – joli titre issu d’un mot doux envoyé par sms à l’un des figurants – est un road-movie sur la difficulté d’aimer. Là où certains auraient abordé le sujet par le prisme du corps, de la chaire et de la sexualité, Mohamed Lakhdar Tati propose, lui, un film subtil en forme de parcours dans les méandres des cœurs algériens.

En avalant les kilomètres, le réalisateur croise sur sa route toutes sortes de victimes de l’amour : de « vieux garçons » qui – comme lui – attendent le grand amour, un enfant, pour qui le coup de foudre est aussi puissant qu’une rencontre avec le Président de la République, une mère célibataire fracassée par un amour violent, un passant qui découvre les joies de l’amour, deux jeunes filles qui ont peur de s’abandonner à un homme sous peine de passer pour des filles « légères », un couple marié par arrangement et heureux en ménage. Le tout constitue une mosaïque presque complète de notre société.

C’est bien là que réside la force de « Fais soin de toi », dans cette galerie de portraits qu’il brosse. Tati ne se contente pas de donner la parole aux jeunes, il parvient à faire parler tout le monde. Et ce n’est pas chose facile. Car il en faut du courage – on le sait – pour dépasser la pudeur et évoquer devant une caméra, même bienveillante, un sujet aussi glissant. Sur les trottoirs de la rue Didouche, au café, dans un jardin à Saida, dans les profondeurs du balcon de Ghoufi, en voiture, dans la chaleur d’un salon familial, les langues se dénouent devant une caméra remplie de tendresse. Et on écoute des récits d’amour d’une sincérité saisissante.

La peur d’aimer

En tête à tête, en petit comité ou en famille, les discussions tournent essentiellement autour de la difficulté de tomber amour. On comprend au fil des conversations que l’amour cristallise différentes peurs : la peur du ridicule et d’être taxé de « hallab » pour les hommes, la peur de passer pour une fille « facile » pour les femmes, la peur de faire confiance à l’autre pour tous. Sous le poids des mœurs, des traditions et des stéréotypes, les relations amoureuses s’épanouissent difficilement.

L’envie d’aimer

L’envie d’aimer est pourtant omniprésente. Dans « Fais soin de toi », elle est montrée toute en suggestion et de manière très audacieuse. Tati la saisit sur les balcons où des femmes pendues à leur téléphone espèrent un signe de leur prétendant, sur les murs des villes tagués de déclarations d’amour, dans les cadenas accrochés à un pont comme pour sceller un amour immortel….

Après un premier rendez-vous amoureux, un homme, de retour dans sa chambre d’hôtel, se demande : si le mal d’amour continue de nous ronger, ne va-t-on pas se diriger vers une explosion de mal être ? « Et à quoi ça peut bien ressembler une explosion de manque d’amour ? »

Djamila OULD KHETTAB

 

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