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Entretien. Zahia Ouadah-Bedidi : “Aujourd’hui la plupart des Algériennes choisissent leur conjoint librement”

Entretien. Zahia Ouadah-Bedidi : “Aujourd’hui la plupart des Algériennes choisissent leur conjoint librement”

Parce qu’il est difficile pour certaines femmes de trouver par elles-mêmes leur conjoint, de s’assurer de son sérieux, de le présenter à leur famille et de plaire à leur future belle-famille, des Algériennes ont recours au mariage arrangé. Qu’en est-il vraiment de cette pratique aujourd’hui ? Inty fait le point avec Zahia Ouadah-Bedidi, enseignante à l’université Paris Diderot et démographe, rattachée à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et . 

Propos recueillis par Zina Driss

Inty : Célèbre-t-on encore beaucoup de mariages arrangés en Algérie ?

Zahia Ouadah-Bedidi : Si nous entendons par “mariage arrangé” tout mariage dont les deux conjoints ne se sont ni connus ni fréquentés avant, alors nous ne pouvons pas répondre à cette question. Depuis 30 ans, aucune étude ni enquête représentative de l’ensemble de la population algérienne n’est venue apporter de réponses à cette question.

A défaut d’enquêtes sur la fréquentation avant le mariage, quelques données assez générales existent sur le choix du conjoint et les mariages arrangés par les parents. La dernière enquête ayant renseigné sur le choix du conjoint remonte à 1986 (enquête nationale algérienne sur la fécondité, ENAF). A cette époque, 8 % seulement des femmes mariées disaient avoir librement choisi leur conjoint, tandis que 55% disaient avoir été contraintes d’accepter le choix fait par les parents, les 35% restant ayant tout simplement approuvé le choix parental. Si moins d’une femme sur 10 seulement choisissait librement son conjoint au milieu des années 1980, l’évolution observée depuis les deux décennies précédant la publication de l’ENAF est tout de même notable. Déjà en 1966, une première enquête avait été réalisée auprès d’un échantillon de 2138 couples. A cette occasion, moins de 2% des femmes avaient déclaré avoir choisi librement leur conjoint, 69% d’entre elles ayant connu une union arrangées par les parents.

En 1966, 2% des femmes choisissaient librement leur conjoint contre – probablement – la majorité des Algériennes aujourd’hui

Même si nous n’avons pas aujourd’hui des données comparables, nous pouvons néanmoins supposer que la tendance observée entre 1966 et 1986 se soit poursuivie et que la part des mariages arrangés soit probablement moins élevée chez les jeunes générations . C’est d’autant plus probable que déjà en 1966 les femmes sachant lire et écrire avaient moins souvent connu des mariages arrangés que les autres (moins d’une femme sur deux). Et, plus généralement, seulement une femme sur cinq envisageait un mariage arrangé par les parents pour leurs propres filles.

Avec l’évolution de l’instruction des femmes, aujourd’hui majoritaires sur les bancs de l’université (environ 2/3), il ne serait pas extravagant de penser qu’aujourd’hui la plupart des jeunes femmes choisissent leur conjoint soit librement soit sur la base des conseils de leurs parents. On ne dispose malheureusement d’aucunes données pour l’affirmer.

Donc, si le mariage arrangé subsiste, il est néanmoins en déclin selon vous …

S’il faut dégager une tendance actuelle, on ne alors peut se référer qu’à l’enquête algérienne sur la santé de la famille, dite enquête PAPFAM, qui remonte à 2002. Cette enquête s’est intéressée aux mariages endogames (où les époux ont un lien de parenté). On a demandé à un échantillon de femmes mariées, âgées entre 15 et 49 ans déjà, si elles avaient un lien de de parenté avec leur dernier conjoint. Environ un tiers des sondées a répondu avoir effectivement un lien de parenté avec le mari, dont 22% étaient des cousins germains. C’est moins qu’en 1992 (35%). En milieu urbain cette pratique a diminué alors qu’en milieu rural elle a plutôt augmenté.

Moins de 12% des femmes instruites épousent un membre de leur famille

Par ailleurs, les jeunes générations adhèrent de moins en moins au mariage dans la parentèle. En 2002, les célibataires de moins de 29 ans ont déclaré dans un tiers des cas être favorables au mariage endogame. De même, chez les femmes instruites (ayant atteint au moins le niveau secondaire) la part de celles ayant contracté un mariage endogame est passé de 22% en 1992 à 12% en 2002.

Le mariage arrangé relève-t-il du religieux ou de la tradition ?

Concernant l’endogamie familiale, qui désigne en particulier les unions conclues avec un (une) parent(e) ou un membre de son groupe lignager, elle reste encore aujourd’hui une particularité du système des alliances dans le monde  arabe. Le fondement de ce mariage préférentiel n’est pas religieux. Au contraire, dans le système matrimonial musulman les règles qui régissent le mariage sont plutôt restrictives et non prescriptive.

Dans la société traditionnelle, la pratique de l’endogamie était très valorisée dans les représentations sociales. L’importance que revêtait ce type de mariage trouvait ses fondements dans le souci de maintenir les assises économiques et sociales du groupe. Germaine Tillion écrivait “le mariage endogame permet de tout garder : les filles et les profits”. Le mariage dans la parentèle garantissait le maintien du patrimoine dans le groupe.

Mais ce type de mariage aujourd’hui n’est sans doute pas fondé sur les mêmes principes. Il serait plutôt lié au changement social et aux stratégies individuelles. La société algérienne a beaucoup changé durant les 50 dernières années (forte urbanisation, exode rural, développement de l’instruction et de l’emploi féminin, changement dans les modes de production, la mondialisation etc.), et toutes ces mutations sociales ont redéfini les liens sociaux.

C’est-à-dire ?

Cette persistance apparente du mariage endogame peut être interprétée de différentes manières. Il pourrait s’agir d’un retour aux valeurs traditionnelles dans les moments difficiles sur le plan économique et social que traversent les individus et les familles (resserrement du lien et des solidarités intra-familiales). Mais il peut s’agir également d’une forme d’union investie et redéfinie par les hommes et les femmes pour qui la famille est tout simplement un lieu de rencontre entre deux personnes et une forme d’union qui a ses avantages et ses inconvénients. Un tel choix serait dans ces cas-là des stratégies individuelles basées sur l’amour, la sécurité, la simplicité, le coût, ou toute autre valeur contemporaine.

Un jeune célibataire sur 3 âgé de 15-29 ans, interrogé en 2002, est favorable au mariage endogame. Selon eux les avantages sont nombreux : renforcement des liens familiaux (66% des cas, 72% des garçons et 60% des filles) ; une plus grande entente entre les proches (50% des cas, 47% des garçons et 56% des filles). Les femmes résidant en milieu rural sont plus nombreuses à déclarer que cette pratique est plutôt une question de coutume et de tradition (18% des femmes contre 6% des hommes). De même plus d’une femme sur 4 en milieu rural déclare que c’est tout simplement un type de mariage imposé par les parents.

Pour deux tiers des jeunes, le mariage endogame est une source de problème

Pour les deux autres tiers, ceux opposés au mariage endogame, ce dernier serait une source de problèmes (plus de 80% des cas) en plus des conséquences négatives sur la santé (un tiers des cas environ). Enfin, ce sont les femmes rurales plus que les hommes ruraux qui déclarent franchement leur opposition aux coutumes et tradition (ou l’opposition des parents) à ce type de mariage (6.3% et 11.9% respectivement chez les femmes contre 0.5% et 1.8% respectivement chez les hommes).

Comment les familles se choisissent-elles ? Sur quels critères ?

On sait peu de choses précises sur les modalités des choix des familles et les critères qui les sous-tendent. Il est certain que les motivations et les stratégies sont variées. Mais la famille reste avant tout un lieu de rencontre privilégié pour ceux et celles qui ont choisi un conjoint ou une conjointe dans le cercle familial. La famille c’est aussi un espace où des choix libres tout autant que des mariages suggérés/proposés peuvent naître.

Au Maghreb, la famille demeure un lieu privilégié de rencontre

En Tunisie par exemple, où la question sur le lieu de rencontre a été posée aux femmes enquêtée lors de l’enquête PAPFAM de 2001, plus des deux tiers des femmes ont rencontré leurs maris dans le cercle de la famille. Lorsqu’elles ont fait des études et ont atteint le niveau supérieur, cette proportion diminue mais atteint encore 40 % des rencontres. Le lieu du travail et l’école quant à eux arrivent plutôt en seconde position avec 32 % des cas.

Y a-t-il des différences entre les régions algériennes ?

Oui. L’endogamie familiale est un peu moins répandu dans les villes. Les dernières données disponibles de 2002 font état d’un écart de 7 points (31% en milieu urbain contre 37% en rural). Cet écart était comparable en 1992, lors de l’enquête Papchild.

Dans le Sud, près d’une femme mariée sur deux a un lien de parenté avec son époux

Une analyse effectuée en 2004 a montré que c’est dans le Sud que la part des mariages endogames est la plus forte (près d’une femme mariée sur deux avait un lien de parenté avec son conjoint). A l’inverse c’est dans le Nord, et plus spécifiquement au Centre, que cette part est la plus faible (30%), les Hauts plateaux se situant à des niveaux intermédiaires (entre 38 et 43%).

Qu’en est-il dans nos pays voisins ?

Si on compare l’Algérie aux autres pays arabes où la pratique est connue pour être assez courante, on constate que ce n’est pas chez nous que cette pratique est la plus élevée. Dans les années 1990, l’Algérie, la Tunisie et l’Egypte se situaient juste derrière le Maroc et le Liban en termes de proportion de mariages apparentés (un peu plus d’un tiers), alors qu’en Libye, presque une femme sur deux (45 %) était mariée dans la parentèle. En Mauritanie et au Soudan, cette proportion atteint respectivement 60% et 66%.

Les Algériennes se marient de plus en plus tard. Finissent-elles par se résigner à épouser celui que leur parent choisissent ou un membre de la famille ?

Il est difficile de trancher par oui ou par un non. L’âge au premier mariage a atteint en Algérie et au Maghreb en général des niveaux jamais observés dans des sociétés où cette institution est le seul cadre légal pour fonder une famille. Les raisons sont nombreuses et variées autant pour les hommes que pour les femmes. Lorsqu’on est encore célibataire après la trentaine et qu’on cherche un conjoint toutes les “candidatures sont éligibles”. Les femmes restées célibataires très tard ont développé des attentes personnelles concernant le futur conjoint. Ayant le plus souvent fait des études supérieures ou embrassé des carrières professionnelles brillantes, il est difficile de faire un choix dans un nombre de propositions qui, on le sait, se restreint d’année en année, les hommes préférant toujours épouser des femmes plus jeunes.

Plus une femme se marie tardivement, moins elle épouse un membre de sa famille

Il est donc probable que les femmes célibataires adultes prennent un conjoint dans la famille. Mais on ne peut pas affirmer que c’est la famille qui a choisi. Il peut s’agir là encore de stratégies individuelles féminines ou masculines, que les enquêtes sociologiques actuelles peinent à renseigner. Une analyse des données de l’enquête de 1992 a d’ailleurs montré la forte corrélation entre mariage endogame et mariage précoce : plus les femmes se sont mariées tardivement, moins elles ont épousé des hommes dans la parentèle.

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