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Chawki Amari : « J’écris sans faire de l’orientalisme »

Chawki Amari : « J’écris sans faire de l’orientalisme »

Inty a rencontré le romancier et chroniqueur Chawki Amari. L’occasion de revenir sur son fabuleux récit d’aventure, emmené par un personnage féminin, L’âne mort. Entretien.

Synopsis
Lâne mort de Chawki Amari est un roman d'aventure à travers l'Algérie.
Lâne mort de Chawki Amari est un roman d’aventure à travers l’Algérie. A (re)lire !

L’âne mort oscille allègrement entre humour et sérieux, avec au centre trois personnages haut en couleur. Le troisième roman de Chawki Amari est porté par une héroïne. Tissam fera face, au fil des pages et des aventures, à des bouleversements qui la feront vaciller de la lourdeur à la légèreté. Cette histoire de cavale, riche en rebondissements, va mener son trio de personnages d’Alger vers les hauteurs de Kabylie. A travers des paysages divers, Tissam et ses deux amis vont rencontrer une galerie de personnages aussi originaux les uns que les autres. Cette épopée burlesque mêle le style particulier de Chawki Amari à beaucoup de références littéraires et philosophiques. On y trouve aussi, parsemées ici et là, de nombreuses données géologique, mathématique et physique qui donnent du relief à l’histoire.

Si l’on veut s’amuser, rêver et apprendre il suffit donc de lire ce récit, aussi drôle que surprenant. Le premier d’une série de romans philosophico-scientifique du même auteur. A savourer…

Quand on sort d’un gros chagrin d’amour, on ne croit plus à grand chose et on essaye de survivre, se reconstruire ou se déconstruire.

Inty : Pourquoi avoir construit L’âne mort autour d’un trio, en donnant une place prépondérante à un personnage féminin ?

Chawki Amari : Comme le trépied, le triangle est une forme stable, trois sommets égaux dont les lignes de fuite se mêlent dans la surface centrale. J’ai moi-même pris l’habitude de voyager souvent à trois, configuration plus dynamique qu’à deux ou à quatre, les oppositions possibles étant diluées dans la prise de décision ou deux personnes peuvent être majoritaires et contraindre le troisième à adopter les décisions prises. Une forme de mini démocratie triangulaire où les alliances se font, se défont et se refont en permanence : deux contre un, un contre deux mais toujours avec une majorité, ce qui évite les guerres de clans, bloc contre bloc et l’affrontement de positions numériquement équivalentes.

Bien sûr, j’aurais pu prendre trois hommes, trois femmes ou encore deux femmes et un homme. Mais il m’a semblé plus intéressant de prendre une femme et deux hommes qui ont eu une petite histoire avec elle, rivalité douce de deux hommes opposés par leur caractère et qui rêvent d’une nouvelle histoire avec Tissam, qui joue intelligemment avec les sentiments des deux sans chercher à les opposer dans une concurrence affective. Un triangle fait de deux femmes et un homme m’aurait obligé à utiliser d’autres ressorts, comme la rivalité féminine que je ne maîtrise pas vraiment, où des conduites différentes dans ce voyage où les hommes, en Algérie du moins, connaissent en général mieux les régions, les routes et sont plus à l’aise pour utiliser les alliances familiales afin de s’installer dans telle ou telle maison. De plus, je tenais à injecter à Tissam, seule femme du groupe, un gros chagrin d’amour, issu d’une histoire qui l’a profondément blessée et changé son rapport aux hommes, à l’amour et même à la vie, ce qui explique sa lente dérive altimétrique. Quand on sort d’un gros chagrin d’amour on ne croit plus à grand chose et on essaye de survivre, se reconstruire ou se déconstruire, c’est ce qui arrive à Tissam, sous le regard conciliant et compréhensif de ses deux amis.

L’âne mort est votre premier roman d’une série de ce type (philosophico-scientifique). C’est votre façon de sortir définitivement de la chronique (socio-politique) ?

Oui, ça fait quand même longtemps, depuis mes premiers romans, « Après-demain » ou « Le faiseur de trous » que je suis sorti de la chronique journalistique. C’est très clair dans ma tête, autant je m’implique dans les débats politiques, économiques, sociaux ou culturels dans mes chroniques, autant je cherche à me placer au dessus de la temporalité pure et de l’actualité à travers mes romans, avec des personnages plus ou moins épais et une histoire qui tient la route, élément essentiel pour moi dans le roman, contrairement à la chronique où il s’agit souvent, ce que j’essaye d’éviter par ailleurs, d’expliquer ce que l’on croit sur le mode. Une sorte de « voilà ce que je pense ». Décrypter l’actualité avec de l’humour, une idée forte ou des contre-propositions est un sport différent que de tisser une histoire avec des interactions entre des personnages fictifs, même s’ils ressemblent à des personnages réels que l’on peut rencontrer. Etant moi-même un non sportif, j’aime les deux sports mais je ne les pratique jamais ensemble.

J’ai comme ambition de replacer la science au centre des mécanismes de pensée, là où beaucoup d’Algériens lui tournent plus ou moins le dos

Pour les thèmes abordés dans mes romans, oui, il s’agit souvent de constructions métaphysiques, philosophiques et scientifiques, une histoire plus ou moins simple qui peut être lue à différents niveaux en abordant les grands thèmes de l’humanité, l’amour, l’inconscient, le hasard, l’histoire et la géographie ou la gravité, l’énergie, l’atome, la mécanique quantique et les différents états de la matière avec une bonne dose de sciences, ce qui peut rebuter le lecteur, mais j’y tiens. J’ai comme ambition de replacer la science au centre des mécanismes de pensée, là où beaucoup d’Algériens lui tournent plus ou moins le dos, installés dans l’idée que ce qu’ils pensent ou ce qu’ils sentent est vrai, l’irrationnel et l’affectif prenant souvent le pas sur la méthode, la raison et la logique mathématique.

On dit que votre littérature s’adresse uniquement aux Algériens, quelle est selon vous la recette d’un roman qui fonctionne à l’international ?

Je ne sais pas trop mais ce qui est sûr, c’est que quand j’écris, c’est sur l’ici et le maintenant, c’est-à-dire sur le pays où je vis, l’Algérie, et à l’époque actuelle, où je me situe, et je ne me pose pas vraiment la question de savoir si un Vietnamien, un Français ou un Somalien peut comprendre tout ce que je développe. Bien sûr, j’essaie d’expliquer un peu les ressorts internes, les mécanismes locaux et la pensée interne mais je ne veux pas faire de la pédagogie en expliquant tout ou faire de l’international en évitant tout. Je pense m’adresser aux Algériens à qui je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi ils et elles aiment tant la mayonnaise, aiment dire du mal de la fiancée d’un ami ou faire le contraire de ce qu’ils disent en pensant le contraire de ce qu’ils font. C’est là où il y a probablement un effort à faire pour parvenir à l’universel, raconter des histoires locales sans entrer dans les codes spécifiques et toucher l’être humain dans son ensemble, qui en gros se débat dans les mêmes problématiques.

si on veut écrire pour un public français, il faut flatter un peu leur pensée, leur donner ce qu’ils aiment ou confirmer leurs clichés, glorifier la langue française ou rappeler leur grandeur civilisationnelle en grossissant nos propres défauts, ce que font certains écrivains algériens mais ce qui ne m’intéresse pas.

Ensuite bien sûr, si on veut écrire pour un public français ou des jurys français par exemple, c’est différent, il faut flatter un peu leur pensée, leur donner ce qu’ils aiment ou confirmer leurs clichés, glorifier la langue française ou rappeler leur grandeur civilisationnelle en grossissant nos propres défauts, ce que font certains écrivains algériens mais ce qui ne m’intéresse pas. Comme disait l’autre, à force de rayonner sur le monde, la France a du causer beaucoup de cancers de la peau sur la planète. Tout ça pour dire que j’écris sans vraiment cibler un lecteur particulier ni faire de l’orientalisme en surfant sur les clichés et lieux communs, tout comme je m’interdis d’utiliser dans mes titres de romans les mots clés islam, religion, sexe, dieu, casbah, voile, langue et colonisation ou des concepts comme « avant c’était mieux ». Je pense que la littérature algérienne vaut mieux que ça et doit voler plus haut.

Imène Amani

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1 Commentaire

  • Zohra MAHI 9 octobre 2017 16 h 44 min

    Un homme bien et certainement un bon écrivain pour avoir une pensée aussi libérée de toute aliénation coloniale. Je me précipite pour acheter son livre!!

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